Lorsqu’on observe le marché des traductions du français en Israël dans les années 1990, celui-ci apparaît frileux, peu ouvert sur la production contemporaine et se cantonnant essentiellement à la publication d’œuvres issues du patrimoine littéraire. Parmi les auteurs du XXe siècle, on trouvait Simone de Beauvoir, Samuel Beckett, Albert Camus, Romain Gary, Patrick Modiano, André Gide, Nathalie Sarraute, Joseph Kessel, Elie Wiesel et Marguerite Yourcenar.
À cela s’ajoutaient les marques d’un pays encore mal assuré vis-à-vis de sa propre langue et la difficulté pour les éditeurs israéliens d’approcher leurs homologues francophones et les institutions qui les représentaient.
Qui sont ces éditeurs ? Pour la plupart des maisons très anciennes, nées bien avant la création de l’État, comme les éditions Schoken, créées en 1913 à Berlin, ou les éditions Dvir, qui voient le jour à Odessa en 1919. On trouve également, parmi les plus anciennes, les éditions Sifriat Poalim (1939), Hakibbutz Hameurad (1940), Am Oved (1942), Magnes (1929), Mossad Bialik (1935) ou de plus récentes comme Keter (1958), Zmora Bitan ou Kinneret (1979).
Ces éditeurs, qui participent activement à la construction du jeune État, tentent de développer un fonds éditorial composé des chefs-d’œuvre de la littérature mondiale où la France a toute sa place.
Les pionniers
En 1995, entrent en scène deux éditeurs qui vont développer la publication d’auteurs français. Le directeur des éditions Carmel (créées en 1987), non francophone mais très attiré par la culture française, va faire de son catalogue le plus important en matière d’ouvrages d’auteurs français (près d’une centaine). Verront le jour dans sa maison, pour la première fois en hébreu, des œuvres de Fernand Braudel, Albert Memmi, Albert Camus, Marguerite Duras, Jean Paulhan, Jean Daniel, Théo Klein et André Glucksmann.
Dans un monde dominé alors par le genre masculin, une femme, Amit Rotbard, décide de son côté de créer sa propre maison, résolument tournée vers la création littéraire contemporaine. Paraîtront aux éditions Babel des œuvres de Sade, Georges Bataille, Roland Barthes, Jean Baudrillard, Pierre Bourdieu, Michel Foucault, Paul Virilio… Elle initie également une pratique peu courante alors, la publication de l’œuvre dans son ensemble, pour deux auteurs en particulier : Georges Perec et Michel Houellebecq. Enfin, elle tente, avec un succès mitigé, de faire connaître au public israélien des auteurs très contemporains comme Marie NDiaye, Joël Egloff, Virginie Despentes, Yann Appery, Nicolas Fargues ou Fred Vargas.
Plus récemment...
Au début des années 2000, le changement considérable de la physionomie de l’édition israélienne va avoir des conséquences sur la traduction d’ouvrages français. Dans le groupe constitué par le rapprochement Kinneret-Zmora-Dvir, seront publiés pour la première fois en hébreu des ouvrages d’Amélie Nothomb, Laurence Cossé, Daï Sijie, Anna Gavalda, Philippe Labro, Lydie Salvayre, Muriel Barbery ou Marc Lévy, de même que des ouvrages de Tahar Ben Jelloun, Robert Bober, Michel Quint ou Amin Maalouf. L’absence de succès auprès des lecteurs inversera pour un temps la tendance.
Pour contrer le phénomène de concentration dans la distribution, de nombreux regroupements éditoriaux s’opèrent : Hargol avec Am Oved, Hakibbutz Hameurad avec Sifriat Poalim, Babel rejoint le groupe Yedioth Aharonot, qui compte déjà deux petites maisons (Books in the Attic et Pen). Si la quantité de traductions du français est plutôt faible, on remarque que les choix se portent sur des titres exigeants. Am Oved s’est engagée dans la publication des œuvres de Georges Simenon (hormis les Maigret). Hakibbutz Hameurad et Sifriat Poalim poursuivent la publication de À la recherche du temps perdu de Marcel Proust et se sont récemment engagés dans la publication de l’œuvre de Maurice Blanchot.
De nouvelles personnalités
Parallèlement à ces mouvements, émergent de nouvelles personnalités qui décident de créer leur propre maison ou d’initier de nouvelles collections à l’intérieur des maisons qui les emploient. Toutes ces initiatives seront tournées peu ou prou vers la traduction de titres français. De plus, deux d’entre elles développent des collections de sciences humaines exclusivement dédiées à des penseurs français : Resling et Bookworm.
La même année, Reuven Miran – écrivain et philosophe, traducteur de plusieurs titres du français – décide de créer sa propre maison, les éditions Nahar. D’origine roumaine, parfaitement francophone, titulaire d’un doctorat de philosophie obtenu à la Sorbonne dans les années 1960, il se fixe comme objectifs la publication d’œuvres le plus souvent extraites du patrimoine classique, mais également l’introduction en Israël d’un mouvement de pensée à la française, issu de la Révolution française.
Sa première publication, Matin brun de Franck Pavloff, restera longtemps dans la liste des meilleures ventes et fait l’objet de réimpressions régulières.
Il semble que les années 2000 marquent également un regain d’intérêt pour la publication de titres français au sein même des maisons citées plus haut, où ils se trouvaient en déclin. Cela est dû essentiellement à l’entrée de nouveaux éditeurs dont l’attrait pour la littérature française et la compétence vont influer la politique de leur maison. Yoav Reiss chez Matar, qui publie des titres d’Éric-Emmanuel Schmitt, Philippe Grimbert, Faiza Guene, Christian Signol, entre autres. Ornit Barak, qui a publié chez Keter les œuvres d’Irène Némirovsky, de Philippe Claudel, de Jean-Christophe Ruffin et continue maintenant chez Modan, maison résolument commerciale, avec la publication d’un deuxième titre de Philippe Claudel, Le rapport de Brodeck et le Journal d’Hélène Berr.
Le même phénomène se rencontre du côté des titres de non- fiction : l’entrée du philosophe et traducteur Laurent Cohen au sein des éditions Rubin Mass à Jérusalem pousse sa directrice à créer une nouvelle collection tournée vers des titres d’auteurs français pouvant alimenter le débat des idées en Israël. Paraissent deux titres d’Alain Finkelkraut et La nouvelle judéophobie de Pierre-André Taguieff, alors que sont en voie de parution La prison juive de Jean Daniel et les Souvenirs obscurs d’un juif polonais né en France de Pierre Goldman. Les prestigieuses éditions Magnes, presses universitaires associées à l’Université hébraïque de Jérusalem, se sont attelées à la publication exhaustive des œuvres d’Emmanuel Levinas. Enfin, le philosophe et éditeur Yoram Melzer (Books in the Attic) s’engage dans une collection de philosophie des sciences dédiée aux philosophes français.
Ainsi assiste-t-on à un mouvement de balancier opéré par l’ensemble de ces nouveaux éditeurs qui cherchent à imposer des politiques éditoriales exigeantes face au mouvement de globalisation décrit plus haut. Le plus remarquable est que ce mouvement se manifeste en particulier par la publication de titres d’auteurs français de fiction et de non-fiction en majorité contemporains.
* Ce texte est un extrait de la préface « L’aventure a commencé en 1994 » in Bibliographie des ouvrages de langue française traduits en hébreu et édités en Israël, 2000-2008, publication réalisée dans le cadre du Salon du livre de Paris 2008.
Le Programme d’aide à la publication « Eliezer Ben Yehuda » fête ses 10 ansDepuis la mise en place en 1994 d’une politique de soutien à la publication d’œuvres d’auteurs français en hébreu, les services culturels n’ont cessé d’être à l’écoute de ces professionnels, de chercher à mieux les orienter vers leurs homologues français et les institutions partenaires telles que le Centre national du livre (plus de 140 titres ont bénéficié d’une aide à la traduction et plus d’une trentaine de traducteurs ont obtenu une bourse de séjour en France), de les familiariser avec la création contemporaine en même temps que de leur proposer des soutiens financiers à la production des œuvres (pour près de 350 titres) ou des aides logistiques pour les promouvoir (plus de 150 manifestations).