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Portrait et entretien de professionnels

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Aujourd’hui, les Chinois sentent qu’en SHS il est sans doute bon de retourner aux sources européennes et, en ce sens, la France est un pays « politiquement proche » de par son passé révolutionnaire.
Entretien avec Paul Garapon, présent au séminaire de sciences humaines à Pékin

« Aujourd’hui, les Chinois sentent qu’en sciences humaines et sociales il est sans doute bon de retourner aux sources européennes ».
 
Paul Garapon est conseiller éditorial aux Presses Universitaires de France en charge des essais depuis 2003.
Il s’est rendu à la foire de Pékin à deux reprises. La première fois fin août 2005, lorsque la France était le pays invité d’honneur de la BIBF et que plusieurs séminaires professionnels y étaient organisés, notamment en sciences humaines et sociales.
Et cette année, où il intervenait dans le cadre de deux journées d’échanges, là encore autour des sciences humaines. Cette rencontre était organisée conjointement par les services culturels de l’ambassade de France à Pékin, le BIEF et Présence du livre français (PLF), à l’initiative de la nouvelle attachée culturelle, Christine Cornet, qui a très à cœur de développer les échanges franco-chinois dans ce domaine.
 
BIEF : Quels changements ou quelles constances avez-vous notés d’emblée ?
Paul Garapon : Mon second séjour a confirmé mes impressions premières. C’est un pays en mutation (depuis les effets engrangés par l’évolution de Deng vers l’« économie socialiste de marché » et trente années d’industrie pour le monde entier à prix cassés), qui évolue vite mais dont l’accès reste difficile. Nous sommes loin d’avoir toutes les clés de compréhension de cet empire, même si j’ai senti l’effervescence engendrée par l’imminence des Jeux Olympiques, plus de décontraction de la part des éditeurs chinois et une certaine liberté de parole qui ne se révèle toutefois que dans un contexte off. On a toujours l’impression que nous sommes face à deux mondes : l’officiel et les coulisses. Mais les évolutions sont notables.
 
BIEF : Lors du séminaire, vous avez présenté une synthèse des courants français en sciences humaines et sociales et de leurs évolutions. Quels sont les domaines qui suscitent le plus d’intérêt auprès des Chinois ?
P. G. : Je distinguerai tout d’abord et très nettement la philosophie : non seulement tous les auteurs français du structuralisme et du postmodernisme, regroupés par les Américains sous l’étiquette de French Theory – la Chine n’échappe pas à la notoriété mondiale de penseurs comme Foucault, Derrida, Deleuze –, mais aussi des classiques des XIXe et XXe siècles comme Bergson ou Bachelard. Autres domaines qui les intéressent, la sociologie (Durkheim, Mauss…) et l’histoire ; nous leur avons cédé cette année les droits de Qu’est-ce que l’Occident ?, de Philippe Nemo, l’un de nos inédits « Quadrige » qui connaît de très nombreuses traductions. Cet exemple est représentatif d’un phénomène propre à la Chine : la formation d’une école historique exigeante, laquelle entraîne une politique d’acquisition de livres de référence et de livres critiques. Une telle tendance suit celle qu’ont connue le Japon et la Corée du Sud, et je crois que tous les éditeurs l’ont enregistrée commercialement en droits étrangers.
Il ne faut cependant pas omettre les sciences politiques, dont les thèmes privilégiés restent ceux des théories marxistes ou postmarxiennes (encore assez peu altermondialistes, pourtant) – mais le marché chinois réserve des surprises…
Toutefois, reste encore méconnu aujourd’hui tout un pan de notre catalogue qui mériterait d’être exploité : les Chinois s’intéressent de près à l’histoire occidentale ancienne et à notre philosophie des sciences contemporaines (de Gaston Bachelard jusqu’à Dominique Lecourt en passant par Georges Canguilhem). Ce que l’on a appelé, non sans raison, l’« école épistémologique française » gagnerait à avoir plus de lisibilité en Chine.
 
BIEF : Selon vous, quels ont été les points forts du séminaire ?
P. G. : Au-delà de l’occasion de retrouver nos confrères chinois rencontrés en 2005, la grande opportunité de ce séminaire a tout d’abord été, assez curieusement, d’aller à la rencontre des chercheurs français in situ, notamment ceux du CEFC (Centre d’études français sur la Chine contemporaine), qui publient l’excellente revue Perspectives chinoises, et de l’antenne de la FNSP (Fondation nationale des sciences politiques)… Avec eux, on a pu examiner de manière très précise l’état de leurs recherches en Chine et de celles des intellectuels chinois, bien entendu. Étaient aussi présents les prescripteurs chinois des livres de SHS : ainsi, un professeur de philosophie traducteur de Sartre ou un professeur d’histoire contemporaine spécialisé sur la France depuis 1945, tous deux de l’université de Béda (Pékin). Ce sont ces professeurs qui vont souligner pour les éditeurs chinois l’importance de traduire tel ou tel titre.
 
Autre aspect essentiel de cette rencontre : la confirmation que la fascination des Chinois pour les États-Unis a des limites, pour eux qui sont même allés jusqu’à connaître la pensée française par des traductions depuis la langue anglaise. Aujourd’hui, les Chinois sentent qu’en SHS il est sans doute bon de retourner aux sources européennes et, en ce sens, la France est un pays « politiquement proche » de par son passé révolutionnaire. Les Chinois souhaitent éviter un face-à-face intellectuel (il est déjà industriel et commercial) avec les Américains, qui tout à la fois les fascinent et les effraient.
L’Europe – la France, mais aussi l’Allemagne, très présente en Chine, et, dans une moindre part, l’Italie – apparaît, à l’international, comme une troisième voie souhaitable : les idées européennes sont multiples et non hégémoniques (nous avons à peu près tout connu), à la différence de l’Amérique, qui n’offre de choix qu’entre un libéralisme, qui leur est idéologiquement pénible, et un gauchisme de pays avancé, qui leur reste largement étranger. D’autant que leur souhait le plus cher est de reconstituer l’empire du Milieu (c’est-à-dire le Centre, voire le Monde), après quelque cent cinquante petites années de faiblesse ayant profité aux colons occidentaux.
 
Pour en profiter en SHS, il faudrait sans doute que nous abandonnions cette tendance à l’opportunisme que pratiquent chacun pour soi les Européens, et donc sans les bénéfices communs d’une possible mutualisation des efforts. Les Allemands ont en Chine la capacité de mettre en place de lourdes stratégies tournées vers le grand public, dans la foulée desquelles ils réussissent à vendre les SHS. Du côté français, nos grands groupes n’ont pas encore franchi le pas… Nous comptons donc sur les échanges universitaires pour favoriser des échanges intellectuels équitables, mais sans en avoir les moyens.
Forts de ce constat, il serait à mon sens positif d’envisager un système de représentation et de présence de l’édition intellectuelle de haut niveau à l’échelle européenne, qui concerne pour beaucoup l’édition indépendante – je pense aux PUF, bien sûr, mais également à de nombreuses autres maisons, petites, moyennes ou plus grandes. Encore faudrait-il une volonté politique avec la mise en place, à l’échelle européenne, de programmes d’échanges, de bourses de traduction/perfectionnement en SHS (le système des bourses FU Lei doit être approfondi), d’incitation pour les études de langues et de civilisations… Dans un pays aussi institutionnalisé que la Chine sur le plan des échanges intellectuels, on ne peut se passer d’une coopération politique dans le secteur universitaire. C’est d’ailleurs ce qu’a rappelé Jean-Louis Rocca (CERI [Centre d’études et de recherches internationales]/FNSP) dans son intervention au séminaire.
À mon sens, c’est le bon moment aujourd’hui pour hausser le niveau des coopérations universitaires. Les Chinois sont demandeurs, nous aussi.
 
BIEF : Les PUF ont-elles des échanges plus intenses depuis 2005 ?
P. G. : Sur un terrain comme la Chine, il faut prendre en compte une période de latence due au fossé de la langue et au temps de lecture des propositions. Les bons traducteurs sont d’un niveau exceptionnel (nous les avons rencontrés), mais se comptent sur les doigts de la main. En 2006 tout comme en 2005, les PUF ont cédé une dizaine de titres. En 2007, la belle opportunité qu’offrait l’invitation d’honneur faite à la France en 2005 a produit ses effets : une vingtaine de contrats ont été signés. Mais attention, le marché reste largement imprévisible : notre présence à la BIBF a provoqué de nombreuses demandes sans qu’elles passent nécessairement par un agent, parfois même sans qu’elles aient été provoquées par contact direct. Les demandes spontanées de la part de nos homologues chinois sont d’ailleurs une réalité nouvelle.
 
BIEF : Existe-t-il encore des sujets sensibles qui ne sont pas abordables en Chine (politiques, historiques, économiques…) ?
P. G. : Malgré l’ouverture représentée par l’« économie socialiste de marché » et une « détente » intellectuelle du milieu universitaire chinois, certaines barrières demeurent infranchissables : les études autour du libéralisme restent peu vendables, certains livres étant aujourd’hui encore achetés, certes, mais censurés. Par ailleurs, on décèle l’émergence d’une école psychanalytique en Chine, mais qui n’entraîne aucun frémissement du côté des ventes, contrairement au marché taïwanais, très preneur depuis un certain temps. Enfin, la sexualité (homosexualité, sida, etc.) reste l’un des tabous majeurs.
 
BIEF : Quels sont les réseaux incontournables pour les échanges en sciences humaines ?
P. G. : Sans lectorat, on n’échange pas. Le nôtre se trouve dans les milieux universitaires, et souvent en prescription professorale de lecture. Aussi faudrait-il imaginer de favoriser les échanges universitaires. Sans une connaissance précise des enseignements de nos matières dans la dizaine de grandes universités de province, nous aurons toujours des difficultés à proposer nos manuels. C’est le principal travail qu’il reste à faire. C’est pourquoi nous avons besoin de relais très actifs comme ceux de l’ambassade de France à Pékin. Les services publics sont en effet aux avant-postes de tous nos échanges, ce qui est encore plus vrai sur des terrains comme la Chine, où à la distance géographique s’ajoute l’écart culturel.
 
- Propos recueillis par Sophie Bertrand
 -  janv. 2008
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