Deux mois après les rencontres professionnelles « art » à Lisbonne, le BIEF et le Bureau du livre de l’ambassade de France à Lisbonne ont organisé les Journées franco-portugaises du livre de jeunesse et de bande dessinée, avec le soutien de l'association Diversités.
Pour les éditeurs français, dont certains travaillent peu avec ou connaissent mal le Portugal, les rencontres étaient l’occasion de mieux appréhender ce marché et d’étudier les possibilités de collaboration avec leurs homologues portugais. Sept éditeurs et responsables de droits étrangers français et dix portugais ont participé aux rencontres. Une sélection d’environ 200 titres d’une quinzaine d’éditeurs français était exposée à la Librairie française, située dans les locaux de l’Institut franco-portugais.
Lors de la matinée de vendredi, les éditeurs portugais ont écouté avec attention les intervenants français présenter la richesse des éditions de jeunesse et de bande dessinée françaises. Puis, ils ont présenté leur production et les difficultés qu’ils rencontrent.
Le secteur jeunesse au Portugal : un marché étroit en évolution
En quelques années, le secteur de l’édition jeunesse s’est très fortement développé et des maisons d’édition indépendantes jeunesse sont nées, comme Kalandraka, dont la maison mère est espagnole. José Oliveira (Caminho) a rappelé que des rayons jeunesse, qui n’existaient pas il y a vingt ans, ont vu le jour dans les librairies, tandis que la vente de livres dans les supermarchés s’est fortement accrue, soutenant ainsi l’essor du livre de jeunesse.
José de Freitas (Devir) indique, quant à lui, que « malheureusement, il n’existe pas de données statistiques officielles » mais estime, comme les autres éditeurs présents, à 25% les livres vendus dans les hyper et supermarchés, à environ 20% les ventes dans les Fnac et à 20-25% les ventes effectuées par la chaîne de librairies Bertrand (qui appartient à Bertelsmann). Il a ajouté qu’au moment où la production a fortement augmenté, les tirages ont eux baissé, deux indicateurs révélateurs d’un marché qui reste malgré tout « étroit ».
Depuis quelques années, le secteur de l’édition au Portugal connaît une forte concentration. Plusieurs maisons d’édition ont été rachetées par un groupe financier, Media Capital, qui en possède également au Mozambique et en Angola. Explora, un autre groupe financier, est également sur les rangs… José Oliveira, dont la maison d’édition Caminho a été rachetée, indique ne pas savoir « ce qui va se passer pour sa maison » et ajoute que « cette concentration devrait s’accompagner d’une concentration de la distribution et que les rachats de maisons d’édition ne vont certainement pas s’arrêter là… »
Les éditeurs ont ajouté que, malgré ce fort développement du secteur jeunesse, il n’existe pas de presse jeunesse au Portugal, même si un petit noyau de critiques voit progressivement le jour. Les auteurs les plus vendus le sont depuis une vingtaine d’années et, actuellement, il y a malheureusement peu de nouveaux auteurs. Le renouvellement se fait davantage dans le secteur de l’illustration. Depuis 2003, la biennale « Ilustrarte » met d’ailleurs à l’honneur l’illustration (
www.illustrarte.net).
Au niveau national, la politique d’incitation à la lecture prolonge les efforts des éditeurs pour que le livre de jeunesse portugais continue de se développer. Un plan de lecture (Plano nacional de leitura) – une initiative de plusieurs ministères – a été créé il y a plus d’un an et vise à encourager la lecture, notamment au niveau des écoles et des bibliothèques. Des subventions leur sont distribuées pour l’achat de livres « recommandés ». José Oliveira (Caminho), José de Freitas (Devir) ou encore Isabelle Buratti (Kalandraka) estiment que ce plan de lecture est une bonne initiative pour le Portugal.
La bande dessinée, les raisons d’un déclin
À l’inverse, le secteur de la bande dessinée – tous genres confondus – connaît une crise importante depuis quelques années.
José de Freitas (Devir) a expliqué que dans les années 1980, un seul éditeur, Meriberica, publiait l’ensemble de la production BD. Deux revues présentaient la production BD : argentine, anglo-saxonne, espagnole, etc., dans l’une ; tandis que la BD franco-belge occupait l’intégralité de la seconde, c’est dire le poids du secteur BD ces années-là !
Ces revues vendues dans les kiosques boostaient la vente d’albums dans ceux-ci, mais aussi dans les librairies et les supermarchés. Au début des années 2000, la disparition de cet éditeur a permis la création de plusieurs maisons d’édition et le développement du secteur. Les années 2003 et 2004 ont ainsi vu la production de quelque 300 BD, tirées en moyenne à 4 000 exemplaires et vendues dans les kiosques, les supermarchés et les librairies.
Le marché s’est ensuite effondré, et les éditeurs estiment à une petite centaine le nombre de bandes dessinées produites en 2007 (tirées à 1 000-1 500 exemplaires). Cette baisse de la production s’est accompagnée d’une chute significative des ventes, notamment pour la bande dessinée franco-belge.
José de Feritas (Devir), Pedro Silva (Vitamina BD) et Nuno Guedes (Verbo) ont donné plusieurs raisons à cette crise : cherté du produit (le lecteur portugais ne voulant pas payer 13 € pour 48 ou même 64 pages) ; disparition progressive du lectorat (le lectorat BD a aujourd’hui 50 ans, il n’a pas le goût pour les nouvelles séries et peine à se renouveler) ; genre BD peu reconnu, voire mal perçu, autant par les parents que par les enseignants et bibliothécaires. Lorsque le premier titre d’une série traduit du français sort, la politique des Fnac – consistant à mettre en place de grosses quantités des tomes suivants, mais en langue française – semble également avoir cassé ce marché.
La visite de librairies lisboètes le samedi – Fnac, Ferin et Bertrand – a largement confirmé les propos de la veille : belle production jeunesse dans des rayons bien fournis et petite production BD dans des rayons aux livres abîmés d’être restés trop longtemps sans acheteur…
Le témoignage de Yashmin Gonçalves, éditrice chez Booktree
« Sur un marché si vaste – nous sommes quotidiennement "bombardés" par de nouvelles propositions, de nouveaux auteurs – ce genre de rencontre personnalisée permet une vision plus attentive et une période de réflexion plus fine, dans une ambiance de travail parfaitement décontractée, qui nous fait prendre en considération de nouvelles possibilités, de futurs projets.
Projets qui passeraient inaperçus dans « l’océan » de catalogues et d’interminables listes de titres auxquels nous avons accès lors des foires internationales habituelles (Francfort, Bologne, etc.). En ce qui concerne notre maison d’édition – Booktree –, la presque totalité du catalogue est composée de titres d’auteurs étrangers traduits. D’où l’importance pour nous, en ce qui concerne l’acquisition des droits de nouveaux titres, de maintenir un contact avec les éditeurs étrangers, toujours à la recherche de nouveautés éditoriales de qualité, bien pensées et bien conçues, que nous puissions présenter sur notre marché national, autant pour un public jeunesse que pour d’autres catégories de lecteurs ».
Portraits des éditeurs portugais
ASA II, Lisbonne
Carlos Araújo, éditeur jeunesse non fiction
Maria José Pereira, éditrice BD
www.asa.pt
Cette maison d’édition (contrainte finalement d’annuler sa participation), rachetée il y a quelques mois par le groupe financier Media Capital, connaît des restructurations et une redéfinition de ses politiques éditoriales.
Éditeur de bandes dessinées (
Astérix, Lucky Luke, Vieux fou (Delcourt),
Gipsy, Rapaces, 7 vies de l’épervier…) et de livres de jeunesse pour tous les âges (du livre bain aux coloriages, albums, documentaires…).
BOOKTREE, Lisbonne
Yashmin Gonçalves
www.booktree.pt
Petit éditeur qui publie des ouvrages pour la jeunesse et quelques BD, surtout d’humour, telles que Garfield ou Agent 212, mais aussi Peter Pan, Golden City, Dexter London, Aldebaran.
CAMINHO, Cacém
Rachetée récemment par Media Capital, la politique éditoriale de cette maison d’édition est en pleine redéfinition. Bel éditeur jeunesse, albums et non fiction, avec une politique qualitative plutôt progressiste.
LIVRODODIA, Torre Vedras
À l’origine petit groupement de librairies, Livrododia débute une activité éditoriale. Centré au départ sur des thèmes régionaux, son catalogue s’ouvre dorénavant sur l’adulte et la jeunesse (Livrododia vient d’acheter un titre de Delerm).
KALANDRAKA, Lisbonne
Isabelle Buratti
C’est un très bon éditeur jeunesse publiant des albums de qualité. Filiale de Kalandraka (Espagne), dont ils diffusent certains titres en galicien (langue proche du portugais), cette maison est distribuée par Bertrand, qui effectue, selon Isabelle Buratti, 30% des ventes de la maison, le reste étant vendu en direct par une petite équipe de trois ou quatre vendeurs qui assure la distribution directe aux libraires, aux écoles et aux bibliothèques.
VITAMINA BD / BD MANIA, Lisbonne
Pedro Silva
Vitamina BD a une activité d’édition en BD et jeunesse, ainsi qu’une activité de libraire depuis treize ans, avec BD Mania.
Depuis 2000, cette maison d’édition a publié une centaine de titres, dont 80% de BD françaises. La distribution, jusqu’ici assurée en direct par Vitamina, le sera bientôt par Bertrand, notamment pour le réseau des librairies généralistes. Cet éditeur achète peu de droits et fonctionne presque exclusivement en coproduction.
À noter : Pédro Silva aimerait pouvoir créer un magazine de BD avec l’aide des éditeurs français, afin de remettre la BD française au goût du jour.
EDIÇOES POLVO, Lisbonne
Rui Brito
La maison d’édition Polvo est née en 1998 et a notamment publié Persépolis, Tardi, Isaac le Pirate… Rui Brito, à la fois éditeur et bibliothécaire, souhaiterait relancer des projets de BD française de qualité en 2008, avec l’apport de José de Freitas, qui quittera prochainement Devir pour de nouveaux horizons…
DEVIR
José de Freitas
Éditeur de jeux à l’origine, Devir a démarré depuis 1999 une activité d’éditeur de BD. Il dresse un tableau très pessimiste de l’avenir de la bande dessinée au Portugal, en recul, surtout la BD française, car les lecteurs traditionnels, liés à la francophilie, ne sont pas du tout renouvelés. Les expériences de nouvelles séries BD traduites du français se sont toutes révélées infructueuses. En revanche, il estime que le roman graphique pourrait sans doute attirer un nouveau lectorat.
VERBO, Lisbonne
Nuno Guedes
Cet éditeur jeunesse et BD a publié de « gros » titres comme Tintin ou Martine. Pour Nuno Guedes, la BD n’a pas bonne presse auprès des enseignants portugais, et n’est donc pas du tout présente au niveau des écoles. Par ailleurs, aussi bien en BD qu’en jeunesse, il existe deux freins par rapport aux œuvres françaises : la télévision portugaise ne diffuse pratiquement que des programmes sous licences japonaises et anglo-saxonnes et l’école favorise, de son côté, uniquement les auteurs portugais.
EUROPRESS, Lisbonne
www.europress.pt
Les responsables de cette maison d’édition étudient actuellement la possibilité de créer un département jeunesse.