On se doit de commencer par parler de la fiction américaine, qui ne semble pas être dans une période faste en ce début de siècle.
Elle a du mal à se vendre si elle n’émane pas d’auteurs connus, est accusée de se replier sur elle-même, d’être un genre démodé, d’utiliser des formules et de perdre ses lecteurs. L’édition hardcover, dans laquelle sont publiés depuis toujours aux États-Unis les romans et autres fictions, commence à peser lourd pour les libraires, qui ne voient pas assez de rotation et trop de résistance au prix moyen de ce type de livre, d’environ 24$ .
Les grandes chaînes, Borders et Barnes & Noble, demandent toutes plus de littérature en trade paperback, au prix plus proche de 16$, ce qui définit une édition poche grand format, avec une couverture reliée et, parfois, pour faire plus élégant et donner de la substance, ce que l’on appelle ici les french flaps (couvertures à rabats).
Au milieu de cette ambiance sombre arrive la fiction d’ailleurs, d’autres langues et d’autres pays, qui essaie de se faire connaître, de combler l’absence très remarquée de traductions. Une bonne nouvelle que l’on aime citer pour le livre français est que, sur les 3% de traductions au total, un respectable tiers vient du français, première langue traduite, devant l’espagnol.
Qui publie de la fiction traduite ?
Dans l’analyse de nos propres cessions à la French Publishers’ Agency, les titres sont éparpillés entre les maisons commerciales, les petites maisons indépendantes et les presses universitaires, aussi improbable que ce dernier lieu puisse paraître pour de la fiction. Mais il est vrai qu’aux États-Unis la résistance du public à la traduction fait que maints livres, qui ne seraient pas remarqués par une maison commerciale, voient la lumière du jour nord-américain grâce à la mission de préservation d’institutions comme les presses universitaires ou par le modèle de The New Press, la maison fondée par André Schiffrin, qui a été soutenue au début par MacArthur Grant, puis a assuré sa continuité en devenant une société à but non lucratif.
De quoi parle-t-on quand on parle de fiction traduite ?
Les éditeurs américains diraient, presque à tous les coups, d’obstacles. L’obstacle de ne pas avoir un auteur sur place ou d’en avoir un qui ne parle pas anglais, de ne pas recevoir de presse en avance faute de temps, du coût élevé que représente une traduction par rapport à un roman anglophone (souvent le double).
Une solution devenue très à la mode est une nouvelle traduction par un traducteur célèbre des grandes œuvres littéraires des siècles derniers d’auteurs connus, appartenant au domaine public. C’est ainsi que viennent d’être publiées deux nouvelles traductions de Guerre et Paix et une autre d’Anna Karénine, en 2001. Vient de démarrer aussi une nouvelle traduction d'Á la recherche du temps perdu, par Lydia Davis.
Une bonne presse est un autre bon soutien promotionnel. C’est ce qu’a obtenu La Théorie des Nuages de Stéphane Audeguy (Gallimard, 2005), dans un nombre impressionnant de journaux pour un ouvrage en traduction : Le Washington Post, Le Minneapolis Star Tribune, le Baltimore Sun, le South Florida Sun Sentinel… même si elle est arrivée un peu tard.
Comment cette fiction est-elle perçue en interne par la maison d’édition américaine et que fait celle-ci pour la promouvoir ?
Si l’auteur n’est pas connu, comme c’est le plus souvent le cas ici, une maison d’édition lâchera le livre comme dans un vide, puis verra comment il est reçu avant d’investir de l’argent dans la promotion. Mais il ne faut pas oublier que cela est vrai aussi pour une œuvre non traduite.
Les jeunes auteurs américains sont tout aussi solitaires pour trouver leur chemin. Seulement c’est beaucoup plus facile pour eux, étant sur place, de se rendre chez leur libraire du coin pour promouvoir leur livre, de faire jouer leurs contacts personnels, pouvant si nécessaire passer à la radio avec quelques heures d’alerte, pour ne pas mentionner l’atout de parler l’anglais… et encore, sans accent…
Récemment, Dan Frank, le rédacteur en chef de Pantheon, a dit lors d’une table ronde sur la presse comme outil de promotion du livre : « La presse traditionnelle papier est le dernier lieu où nous mettrions une annonce publicitaire pour un livre aujourd’hui. » En effet, de plus en plus, la publicité pour le livre s’effectue par le biais de « chats » sur Internet, de critiques dans les journaux comme Slate, Daily Candy, etc.
Le succès spectaculaire d’une forme de fiction en traduction : le graphic novel et les mangas
Parlons d’un exemple qui pourrait réconforter les éditeurs, sur le fait que le public a sûrement moins peur qu’eux de la traduction. Le succès de la bande dessinée, aussi bien en ce qui concerne les graphic novels que les mangas, en dit long sur l’ouverture et la popularité grandissante d’un genre qui est en grande partie importé d’autres pays. Il faut dire qu’avec 11 à 12% des ventes en poche grand format réalisées par les graphic novels, l’avancée est très significative par rapport à l’époque où Art Spiegelman publia Maus en 1986, chez Pantheon. Il est intéressant de noter que, pour ces œuvres, les lecteurs – de tous les âges – sont même prêts à apprendre les noms étrangers des auteurs, à adopter le mode de lecture de droite à gauche !
Une nouvelle appréciation de la fiction venue d’ailleurs
Nous entrons aux États-Unis, je m’aventurerais à dire, dans une nouvelle ère d’appréciation des livres venant d’ailleurs. Ces dernières années, plusieurs initiatives tels le Pen Literary Festival, Words Without Borders et World in Translation Month ont déjà annoncé un plus grand intérêt pour la traduction. En 2007, de nouveaux évènements n’ont fait que confirmer cette tendance : BookExpo America, Miami Dade College, Pen American Center, Publishers Weekly, Library Journal, WWB et Críticas ont présenté lors de la Miami International Bookfair une journée dédiée au sujet. C’est le signe évident d’un changement : la mise en valeur des écrivains d’ailleurs et des éditeurs qui les publient.
Évènements
Le 4 décembre, la French Publishers’ Agency a fêté sa 25e année lors d’une soirée dans les services culturels de l’ambassade de France aux États-Unis. Elle avait été précédée, l’après-midi, par une table ronde à la New York University, consacrée à la place de l’édition française aux États-Unis, à laquelle participaient, en présence d’éditeurs américains, Olivier Nora, président-directeur général des Éditions Grasset, Éric Vigne, directeur éditorial du secteur sciences humaines et sociales aux Éditions Gallimard, Jennifer Crewe, directrice éditoriale à la Columbia University Press et Lucinda Karter, directrice de la French Publishers Agency.
La Miami International Bookfair
4-11 novembre 2007
Pour sa 24e édition, la Miami International Bookfair a accueilli des éditeurs, agents, auteurs et représentants de maisons d’édition internationales.
La Foire de Floride voudrait à terme devenir la principale foire du livre internationale aux États-Unis et a organisé cette année une table ronde intitulée The Agents’ Buzz Forum.
Comme l’an dernier, nous co-sponsorisons un festival de livres de jeunesse avec le German Book Office, qui aura lieu cette année le 11 décembre à la Maison Française de New York University.