La College Art Association à New York constitue une occasion unique de rencontres avec des professionnels de l'art américains. Benoît Collier (responsable commercial des éditions du Centre Pompidou) s’est rendu, avec quatre autres éditeurs de la section Art du BIEF (Couleurs contemporaines, La Villette, Gründ et Centre Pompidou), à la 95e édition (14-17 février 2007), au cours de laquelle le BIEF exposait 150 titres.
À partir des études nationales les plus récentes sur le livre d'art aux États-Unis et de ses rencontres avec des éditeurs et diffuseurs américains sur place, il dresse pour La Lettre un panorama actuel du livre d'art américain.
Une baisse sensible de la production et de l’achat
On estime le chiffre d’affaires du livre d’art américain à 1% ou 2% des ventes globales de livres (10,027 milliards de dollars en 2006). C’est un score marginal dans une industrie en baisse (production en nombre de titres), mais encore prospère.
L’édition d’art aux États-Unis est marquée par des tendances fortes :
- un attrait important pour l’art « classique » : art ancien, art médiéval et Renaissance ; l’art du XVIIIe siècle, et plus particulièrement l’art français de cette époque, est aussi fortement apprécié des Américains. Des fondations majeures sont dédiées à cette période (Getty, Whitney, Washington Collection…) et appuyées par un effort éditorial.
- art moderne et contemporain : là l’effort éditorial est d’autant plus marqué qu’il s’agit d’artistes ayant des origines américaines ou travaillant aux États-Unis. La production éditoriale a tendance à entériner les valeurs reconnues par les galeries ou portées par la promotion des expositions. On retrouve cette préférence dans les domaines de l’architecture et de la photographie. Les mouvements artistiques initiés aux U.S.A., comme le pop art ou le photoréalisme, sont aussi systématiquement privilégiés dans la production éditoriale.
La conception des ouvrages d’art américain témoigne aussi des préférences esthétiques de son public et de ceux qui les éditent : des maquettes peu innovantes et un traitement didactique du fond des monographies et des ouvrages thématiques montrent l’insistance à privilégier le « scholastic », c’est-à-dire un certain formalisme scolaire ou universitaire, peu favorable à des perspectives internationales.
De leur côté, les éditeurs universitaires , investis de leur mission « d’éditeur public », proposent nombre d’ouvrages d’intérêt « régionaliste », ouvrant donc rarement aussi à des coéditions ou ventes de droits.
Pour ce qui concerne l’évolution du marché interne américain, on assiste à un phénomène paradoxal : les prix ont baissé, la qualité des ouvrages s’est améliorée, l’appétit des classes moyennes pour la culture a augmenté et la population des culture workers (mode, design, media) a explosé depuis dix ans, mais on assiste cependant à une baisse sensible de production et d’achat, hormis pour l’édition d’art à prix réduit, les guides et les catalogues d’exposition des grands musées.
La proposition éditoriale globale a diminué pour une offre se restreignant encore en librairie : chaînes de librairies fermées, rayons d’art réduits et, surtout, offre des librairies de musées (MOMA, Whitney Museum, MOCA, Guggenheim…) se limitant souvent à leur production éditoriale.
Les désignations art books/ fine art books et illustrated books ou, plus simplement, hardcover books génèrent les mêmes confusions que dans l’édition d’art francophone ; et la tendance est parfois d’élargir aux ouvrages de décoration d’intérieure ou d’« art de vivre », qui inondent les rayons.
Les acteurs de l’édition d’art américaine : une typologie originale d’éditeurs
Les récents rachats et les nouvelles fusions, exigeant de la rentabilité dès les premières années, ont fragilisé l’équilibre précaire des éditeurs d’art traditionnels.
Les musées américains sont, à de rares exceptions près, privés et dépendant à 90% de leurs ressources propres, de partenariats ou de sponsors financiers. Peu d’entre eux possèdent une maison d’édition, mis à part de grands musées comme le MOMA de New York. La plupart délèguent à des éditeurs universitaires puissants ou à des éditeurs privés le soin de réaliser et de distribuer leur catalogue.
L’importance considérable des Presses universitaires dans la publication du livre d’art est une spécificité américaine : qu’il s’agisse de revues d’art, de catalogues raisonnés, de catalogues de collections artistiques de fondations locales ou réalisés dans les États où elles sont implantées.
Art classique, mode, design au catalogue de Yale University Press ; l’art occidental (arts plastiques, histoire de l’art, design, musique) domine celui de University of Chicago Press ; un travail très approfondi en ce qui concerne le cinéma à l’University of Washington Press ; une des plus belles sections d’architecture et un secteur important sur les nouveaux médias chez MIT Press, qui édite et diffuse aussi beaucoup de journaux et magazines d’art.
Plus globalement, les University Press ont une importance primordiale dans la diffusion des ouvrages des colleges, fondations et universités et dans la distribution de livres d’art.
De nombreux grands groupes éditoriaux européens ont des filiales américaines et des éditeurs américains ont leur équivalent en Europe. La communauté de langue a généré des échanges d’intérêts « transatlantiques », qui sont porteurs d’espoirs de coéditions et d’achats de droits pour les éditeurs français.
Abrams est une des filiales du groupe français La Martinière depuis 1997. Outre sa production éditoriale d’art traditionnelle, Abrams élargit son offre par la photographie, les livres de voyage et produit plus particulièrement, par contrat récent, les catalogues d’expositions du Whitney Museum ainsi que ceux de sa biennale.
Rizzoli U.S.A. est une des filiales du groupe éditorial italien Rizzoli. Cette maison d’édition réalise de nombreux catalogues d’art contemporain, ainsi que les catalogues d’exposition de la galerie Gagozian. Rizzoli U.S.A. travaille notamment avec la galerie Wildenstein. Ses productions sont considérées comme étant parmi les plus abouties de l’édition américaine en art moderne et contemporain. Mais il est difficile de considérer le travail de cette maison d’édition comme étant un exemple d’édition américaine, car c’est avant tout une maison italienne et française (Flammarion). Rizzoli diffuse Flammarion, Universe et Skira aux États-Unis.
Ceux que l’on appelle les niche publishers ont une production très pointue, d’excellente qualité, avec des maquettes très contemporaines. Leur circuit commercial repose essentiellement sur la vente en ligne car peu de niches publishers sont diffusés en librairie. Ce sont Artspace Books, J.R.P/ Ringier, Judin, Eckman/Nolan (David Nolan Gallery), Marquand Book (Seattle) pour les beaux-arts ; Oro Editions (San Rafael), Revolver, University of Michigan Press, Valiz, pour l’architecture contemporaine et le design ; Grey Bull Press, Pam Books, Revolver, Valiz, pour la photo et le cinéma.
La production
La production d’ouvrages d’art est essentiellement dévolue à l’actualité artistique nord-américaine : les expositions en cours génèrent des monographies ou des ouvrages thématiques (publiés en propre ou coédités) de haute qualité, mais qui assèchent les initiatives d’éditeurs privés dans un marché qui n’est désormais plus extensible.
Les publications d’essais sur l’art et d’ouvrages sur la philosophie esthétique sont assez importantes. De nouveaux auteurs et intellectuels américains adaptent cette production, très européenne jusqu’à présent.
=> Les academic books et comprehensive books
Aujourd’hui, la production éditoriale accélère l’impression de scission élitiste entre les « livres d’art » grand public – pauvres en textes, très en couleur, rabâchant des contenus monographiques interchangeables (Van Gogh, Manet, Monet –…) et la production éditoriale scientifique, parfois sans grand attrait, assurée par les catalogues de musées, les University Press et les niche publishers ou encore celle des coffee table book, typique de l’appétit de culture et du souci de statut valorisant les classes aisées américaines de l’après-guerre.
=> Les catalogues raisonnés, les catalogues de galeries, les catalogues de Fondations et les guides
Du catalogue d’exposition réalisé directement par une institution (MOMA) à celui réalisé en coédition (NGA avec DAP), les ouvrages ont des moyens financiers et des problématiques de développement très différents. Le déséquilibre s’accentue lorsque les ouvrages édités sont « subventionnés » par des galeries, des collectionneurs, des musées, des universités et ne sortent pas de leur public captif, malgré leur exigence visuelle et intellectuelle.
La distribution aux États-Unis
Le terme de distribution recouvre généralement les deux activités de diffusion (representative) et de distribution (network). Nombre d’éditeurs ne s’interdisent pas la vente en direct par bons de commande ou par Internet.
La diffusion est assumée, comme on l’a vu plus haut, par les presses universitaires. Mais certains éditeurs américains assurent en direct la diffusion-distribution d’autres éditeurs (Random House pour Rizzoli), d’autres font appel à des représentants indépendants sur le territoire américain ou regroupés en association, selon les comtés ou les régions à desservir.
Le plus grand diffuseur privé est DAP (Distributed Art Publisher).
Il existe deux grandes entreprises de distribution : l’A.C.C. (Antique Collector Club) et la N.B.N. (National Book Network), le plus grand distributeur indépendant d’Amérique du Nord, qui a également des filières au Canada et au Royaume-Uni.
Les librairies
Il existe une très forte concentration de librairies spécialisées sur les côtes Est et Ouest. Entre ces deux lieux de forte concentration, on pourrait parler d’une sorte de « désert culturel ».
Deux grandes chaînes de librairies se font concurrence aux États-Unis : Barnes & Noble et Borders, dont la majorité présente des rayons de livres d’art fournis.
Ces grandes chaînes commerciales font concurrence aux petites librairies, mais elles sont elles-mêmes concurrencées par les discounters. Les librairies ripostent alors en n’hésitant pas à vendre certains ouvrages à perte (le dumping).
La vente de livres en ligne est très importante aux U.S.A., surtout en dehors des côtes Est et Ouest : Amazon.com et Barnes & Noble, qui se livrent parfois une guerre des prix à la grande satisfaction des internautes.
Une possible coédition franco-américaine portant sur les livres d’art ?
Les livres d’art français, issus d’une coédition ou d’un achat de droits d’ouvrages publiés aux États-Unis, sont assez rares – selon Alice Tassel (The French Publisher’s Agency) –, à l’exception de ceux générés par des expositions itinérantes aux États-Unis ou en Europe (Centre Pompidou et R.M.N., par exemple). Et la viabilité de ces coéditions ou de ces ventes de droits dans les deux sens est aussi affaire de négociations serrées : souplesse indispensable sur les maquettes et sur les textes pour convenir aux goûts culturels et commerciaux respectifs. En termes de photographies ou de droits de reproduction, les dossiers les plus simplifiés seront davantage de nature à être acceptés, sans parler, naturellement, des conditions financières les mieux-disantes. Les échanges sont plus riches dans l’édition d’essais sur l’art, où l’estime mutuelle des critiques d’art favorise les ventes de droits.
Les opportunités d’échanges Europe/ États-Unis seront accrues en passant par les éditeurs américains implantés en Europe ou par les éditeurs européens possédant des filiales ou des partenaires aux U.S.A.
Données chiffrées : Bowkers (
www.bowker.com), Association of American Publishers (A.A.C.)