C’est désormais une étape attendue. Dans les jours qui précèdent l’ouverture du Salon du livre de Paris, le BIEF réunit les éditeurs français et leurs homologues du pays invité d’honneur du Salon. Pour sa 27e édition, dédiée aux lettres indiennes, le BIEF avait invité, en partenariat avec l’ambassade de France à Delhi, 18 éditeurs indiens, représentant les différents visages de l’édition indienne. La délégation, qui venait compléter celle des 31 auteurs indiens, invités par les ministères de la Culture et des Affaires étrangères, avait été constituée en liaison avec la FIP (Federation of Indian Publishers) et son président, Shakti Malik.
Pour le séminaire des 20 et 21 mars, le BIEF avait choisi de mettre l’accent sur les possibilités de renforcer les échanges entre les éditeurs indiens et français. Parmi les intervenants, côté français, on pouvait distinguer les éditeurs familiers du marché indien – tels Marc Parent pour Buchet-Chastel ou encore Jean-François Richez pour les éditions Larousse – et ceux qui s’avouaient plus novices, mais en attente de découvrir le sous-continent indien et ses multiples possibilités de développement. Jean Mattern pour Gallimard, mais aussi en tant que président de la commission internationale du SNE, tout comme François Gèze (La Découverte) et Éric Doulcet (Ellipses) exprimaient ainsi à tour de rôle leur désir de travailler plus et surtout plus directement avec les éditeurs indiens, en dépassant aussi le parcours quasi obligé via l’édition anglaise et américaine.
Ils rejoignaient ainsi une attente manifestée par plusieurs représentants indiens, comme en témoignent les commentaires recueillis auprès des participants à leur retour en Inde.
Au-delà du succès de ces deux journées de séminaire – ils furent près de 50 représentants de maisons d’édition françaises à suivre tout ou partie du programme de ces deux jours – et du plaisir aussi qu’ont eu tous ces éditeurs indiens à vivre le Salon du livre de Paris, le BIEF souhaite poursuivre un travail entamé depuis plusieurs années en direction des professionnels du livre indiens, à travers ses participations aux foires du livre de New Delhi et de Calcutta – où la France était le pays invité d’honneur en 2005 – ou encore l’étude sur le marché du livre en Inde réalisée en 2005.
« Un séminaire à refaire tous les ans »
Beaucoup d’éditeurs indiens venaient pour la première fois au Salon du livre de Paris. Un salon renommé certes, mais qui, pour beaucoup, était comme une terre inconnue. Ainsi Poonam Malhotra des éditions Full Circle appréhendait la barrière linguistique pour une anglophone au Salon du livre de Paris, qui, contrairement à la Foire du livre de Francfort, n’a pas une forte dimension internationale.
En outre, éditeurs français et indiens connaissent en général assez mal le fonctionnement du marché du livre dans l’autre pays. Il y avait donc, de la part des éditeurs indiens, une forte demande d’information globale sur le marché du livre français, provenant aussi bien de la génération d’éditeurs confirmés comme Shakti Malik, président de la Federation of Indian Publishers (FIP), que d’éditeurs plus jeunes comme Sirish Rao des éditions Tara ou Radhika Menon des éditions Tulika. Une attente à laquelle le séminaire organisé par le BIEF a su en grande partie répondre.
Du général au plus particulier
La présentation du marché du livre français par Alain Gründ, président des éditions Gründ et président du BIEF, riche en statistiques et autres données concrètes, fut très appréciée. Certains éditeurs auraient souhaité de plus amples informations sur les tendances éditoriales actuelles et le lectorat des deux pays, pour mieux cibler la maison d’édition apte à une éventuelle collaboration.
Le cadre convivial et personnel de la rencontre du BIEF a pu « rassurer » certains éditeurs indiens, qui ont saisi l’occasion d’y établir de nouveaux contacts avec des éditeurs français. Poonam Malhotra, dont la maison est spécialisée en fiction et en religion, a pu rencontrer nombre d’éditeurs français présents dans la salle – les responsables des PUF, des éditions Autrement, d’Actes Sud, d’Hachette, du CNRS, des éditions Gründ, de Buchet-Chastel, des éditions Philippe Picquier, du Dilettante, de Larousse, de Denoël, d’Armand Colin et d’Odile Jacob.
Shakti Malik, également directeur des éditions Abhinav, spécialisées en art, architecture, littérature et sciences humaines, a élargi ses contacts dans d’autres domaines : avec les responsables des éditions du CNRS, d’Hachette Pratique, et de Larousse, à qui il a acheté deux titres. Nandi K. Mehra de Narosa Publishing, qui est intervenu pour présenter le secteur de l’édition STM en Inde, a profité du séminaire pour rencontrer ses homologues des éditions Eyrolles, Ellipses, Dunod et CNRS.
D’autres ont pu renforcer les liens déjà existants avec leurs collaborateurs français. Ainsi Sirish Rao, responsable de Tara Publishing, maison spécialisée en littérature et livres pour enfants, dit avoir trouvé une nouvelle base de collaboration avec Jacques Binsztok des éditions Panama et ses interlocuteurs des éditions Syros et Tourbillon, à qui il a pu vendre deux nouveaux titres à la suite du Salon. Par ailleurs, il dit avoir bénéficié de l’expérience des éditeurs français spécialisés en beaux livres, un domaine de tradition en France et qu’il souhaite intégrer au sein de sa maison. Même si la plupart des éditeurs indiens n’ont pas encore acheté ou vendu des titres, beaucoup de négociations sont en cours. Comme le souligne Sirish Rao, « les deux côtés ont besoin de temps pour voir comment l’autre travaille et avec qui on est sur la même longueur d’onde ».
Être sur la même longueur d’onde
En ce qui concerne les sujets du séminaire, les éditeurs indiens se disent tous très satisfaits de la grande diversité des thèmes abordés. La discussion autour des échanges de droits s’est avérée particulièrement intéressante. À plusieurs reprises, les Indiens ont exprimé leur regret que le marché indien ne soit pas suffisamment perçu sous l’angle d’un marché anglophone à part entière et que les éditeurs français continuent de céder les droits mondiaux pour la langue anglaise aux acteurs anglais et américains plutôt que de travailler directement avec des éditeurs indiens. D’autant que, comme le souligne Poonam Malhotra, ceux-ci ne connaissent pas toujours suffisamment l’édition indienne et ne font que « survoler le marché grâce à leurs distributeurs ». Sirish Rao souligne qu’un éditeur anglais ou américain n’est pas en mesure de « rendre aux textes indiens ce qu’ils méritent ». Le zèle qu’ont pu manifester les éditeurs français dans le but d’échanger des droits avec les éditeurs indiens fut donc un sujet de contentement.
Autre sujet, la question de la traduction a déclenché une vive discussion dans la salle. Shakti Malik a constaté qu’il y a déjà beaucoup de traductions d’auteurs indiens en France, un pays où Baby Halder, Arundhati Roy ou Salman Rushdie, pour ne citer qu’eux, connaissent un large succès.
Mais la traduction d’un titre français en langues indiennes reste problématique. Pour Poonam Malhotra, qui a publié une série de titres consacrée à des philosophes français, en collaboration avec Gallimard et le soutien de l’ambassade de France à New Dehli, le problème commence avec l’évaluation d’un titre français, car rares sont les francophones qui peuvent juger si le livre est suffisamment intéressant pour engager une traduction coûteuse. Et si le soutien financier accordé par l’ambassade est une chance, il n’est pas toujours aisé pour un éditeur indien d’imposer ses propres choix éditoriaux, sauf pour des éditeurs expérimentés, comme Urvashi Butalia de la fameuse maison d’édition féministe Zubaan, très à l’aise dans le cadre de cette collaboration.
Le sujet de la traduction n’intéressait pas seulement les éditeurs spécialisés en fiction. Nandi K. Mehra, dont les recherches et les propositions de coopération concernaient le secteur STM, a certes apprécié le contact avec les responsables de droits de son secteur, mais aurait souhaité une plus grande présence d’éditeurs spécialisés en STM, pour mieux échanger sur les contenus des livres scientifiques. « Cela aurait été nécessaire, dit-il, pour engager concrètement une future collaboration dans ce domaine. »
Autre point fort du programme proposé par le BIEF, les éditeurs indiens ont pu échanger avec les responsables de Dilicom et Electre. Entièrement convaincu par les outils et bases de données qui ont été présentés, Shakti Malik souhaite pouvoir développer des outils similaires au bénéfice des membres de sa fédération.
Le Salon du livre à l’heure indienne
Le président de la FIP s’est dit très satisfait par l’organisation du Salon. Il a pris conscience à quel point non seulement les professionnels du livre, mais aussi le public français, s’intéressaient aux livres indiens. Grâce au Pavillon indien et à l’immense stand géré par Gibert Joseph, qui présentait un large choix de titres indiens, le Salon a pu enregistrer un record de vente cette année. La médiatisation et l’implication du public, y compris des jeunes lecteurs, ont également impressionné les éditeurs indiens.
Outre l’aspect commercial, le Salon du livre a été perçu comme une énorme librairie ou vitrine, offrant une bonne vue d’ensemble sur les tendances du marché français. Pour Nandi K. Mehra, le Salon a été l’occasion de se faire une idée de marchés francophones comme ceux d’Afrique du Nord ou de Suisse. Ainsi est-il actuellement en cours de négociation pour l’achat d’un titre de Cassini. Dans l’ensemble, les éditeurs indiens, plus habitués aux vastes halls de la Foire du livre de Francfort, ont apprécié que le Salon du livre de Paris soit plus centré sur l’édition française, « le risque de se perdre dans l’offre immense étant ici moins grand ».
Au final, les éditeurs se sont montrés largement satisfaits de leur venue en France, de leur présence au Salon du livre de Paris et du séminaire franco-indien organisé par le BIEF, qui, selon Shakti Malik, « devrait être annuel ».
Son souhait d’accueillir la France, comme invitée d’honneur au Salon du livre de Dehli en 2008, est sans doute un autre signe de reconnaissance vis-à-vis de l’accueil réservé aux Indiens en France.