Rappelons que l’Inde est un immense pays de 3,28 millions de km2 et de plus d’un milliard d’habitants. Fédération d’États et de territoires, on y parle vingt-deux langues principales et 1 652 dialectes. Il y a environ 1 100 éditeurs qui publient plus de 15 000 titres par an, incluant l’édition adulte et pour la jeunesse. Dans Creators of Children’s Literature in India (2003), il est fait état de 1 450 auteurs de seize langues différentes, dont 459 écrivent uniquement en hindi, 101 illustrateurs, 82 chercheurs en éducation, 307 revues pour enfants, 153 éditeurs de livres jeunesse (hors manuels scolaires) et 54 institutions qui soutiennent la lecture pour la jeunesse.
L’évolution de l’édition pour la jeunesse en Inde est passée par trois phases distinctes. Pour commencer, les thèmes issus de la tradition orale, la mythologie, la religion, les fables, les contes, les légendes et les grands textes classiques ont été adaptés et réécrits dans les différentes langues indiennes. Ensuite, il y a eu des traductions et des adaptations d’histoires publiées en Angleterre et dans d’autres pays européens, mais aussi d’une langue autochtone à une autre. Enfin, la création romanesque originale a en grande partie émergé au cours des cinquante dernières années.
À l’origine, les fables du Panchatantra
L’Inde a un riche héritage de contes et de légendes populaires, une source importante d’histoires pour les enfants. La tradition orale remonte sur plus de 5 000 ans, et le plus ancien recueil du monde d’histoires pour les enfants, le Panchatantra indien, provient de cette tradition.
Les fables du Panchatantra ont été recueillies par Vishnu Sharma, afin d’enseigner le Niti (« la sage conduite de la vie ») aux trois fils d’un ancien roi. En tout, il y a quatre-vingt-quatre fables, et beaucoup plus d’anecdotes imbriquées – ce qui était la manière de conter traditionnelle des Indiens pour soutenir l’attention. Avant que le Panchatantra soit écrit, les histoires avaient déjà été disséminées en dehors de l’Inde par des voyageurs, qui les firent connaître en Asie de l’Ouest ainsi que dans les pays européens. Ces fables et ces contes ont été traduits et adaptés en plus de deux cents langues à travers le monde.
Il y a également de nombreux contes, fables, mythes et légendes, liés à des fêtes, des villes, des rivières et des montagnes. L’Inde est le lieu de naissance de quatre grandes religions : l’hindouisme, le bouddhisme, le jaïnisme et le sikhisme, et le foyer de nombreux autres groupes religieux. Les récits portant sur la religion sont également myriades. Outre Kathasarit Sagar, Jatak, Puran, les récits épiques du Ramayan et de Mahabharat et d’autres classiques ont également été une source importante d’histoires.
La publication de créations originales reste encore discrète
Le hindi est la langue nationale, elle est parlée par 45% de la population. On peut faire remonter au XIVe siècle et aux charades en vers les débuts de la littérature pour la jeunesse en hindi. Dans les autres langues indiennes également, les histoires adaptées de la littérature traditionnelle ont une longue histoire. Cependant, les livres pour les enfants (autres que les manuels scolaires) sont apparus en tant que genre spécifique après la création par les missionnaires chrétiens de Calcutta, en 1817, de la School Book Society (rebaptisée aujourd’hui Kolkata). Plusieurs livres célèbres publiés en anglais furent alors traduits en langues indiennes et des histoires traditionnelles indiennes furent réécrites et adaptées pour les enfants. Les écrivains en langues indiennes ont également commencé à publier des histoires pour enfants, tandis que les revues et périodiques dans différents langues indiennes encourageaient cette évolution.
C’est en 1930 qu’on a vu apparaître les premiers livres illustrés pour enfants ; et aujourd’hui un grand nombre d’ouvrages sont publiés en diverses langues, bien que la publication de créations originales reste encore discrète.
Le marché de l’édition pour la jeunesse grossit rapidement, en partie du fait de l’amélioration du niveau d’alphabétisation, ainsi que d’une prise de conscience grandissante de l’intérêt qu’il y a à encourager la lecture. Les bibliothèques ont également contribué en grande partie à l’achat des livres pour les jeunes. Lors de la 17e World Book Fair, qui s’est tenue à Delhi en 2005, les livres pour la jeunesse ont représenté la plus grosse vente de toutes les catégories. Déjà, plusieurs éditeurs de Grande-Bretagne et des USA ont pénétré le marché indien.
La qualité de l’écriture, de l’illustration, de la conception artistique et de l’ensemble de la fabrication des livres en anglais a atteint un haut niveau, mais les publications dans les autres langues indiennes ne sont pas encore à la hauteur. Souvent, le texte dans les langues indiennes est riche par son contenu, alors que la qualité de la réalisation, en général, n’est pas très bonne, même si le marché pour les ouvrages en hindi, langue nationale, et d’autres langues indiennes est beaucoup plus important que celui des livres anglophones.
Un pionnier de l’édition pour la jeunesse
La physionomie actuelle de l’édition doit beaucoup à la création en 1957 du Children’s Book Trust (CBT) de Delhi. CBT est un éditeur spécialisé dans les livres non scolaires pour les enfants, et il a longtemps été un précurseur. La majorité des titres publiés par CBT est en anglais et il existe également des traductions dans certaines des principales langues indiennes. CBT a également recherché de nouveaux talents et a créé, en 1976, un atelier d’écriture. En 1979, c’est ce pionnier de l’édition enfantine qui a organisé la première International Children’s Book Fair, offrant par là une vitrine appréciable à l’édition pour la jeunesse en provenance de différents pays.
Un autre temps fort marque l’évolution de la littérature moderne pour la jeunesse. Il s’agit du lancement en 1981 de l’Association of Writers and Illustrators, l’AWIC (l’Association des écrivains et illustrateurs pour la jeunesse), qui a immensément contribué à rehausser la qualité des livres destinés au jeune public en offrant un forum enthousiaste aux débats et discussions en cours. Depuis 1981, l’AWIC publie aussi
Writer and Illustrator, une revue professionnelle sur la littérature pour la jeunesse. L’AWIC a créé la section Inde d’IBBY et accueilli, en 1998, le 26e Congrès de cette importante association internationale. L’AWIC organise des ateliers pour écrivains, des expositions, des conférences, des séminaires et a implanté des bibliothèques pour enfants à Delhi, ainsi que dans d’autres villes. Il a reçu en 1991, pour son projet de bibliothèque, l’IBBY-ASAHI Reading Promotion Award, un prix pour la
promotion de la lecture.
Les éditeurs d’autres pays ont manifesté de l’intérêt pour la littérature traditionnelle de l’Inde. Des traductions et des adaptations de contes, fables, mythes, textes classiques ont été effectuées dans de nombreuses langues étrangères. Il y a aussi une demande en Inde pour des traductions de titres de bonne qualité destinés aux jeunes, notamment des livres illustrés. Cependant, le prix est un facteur important et les livres chers se vendent à un nombre d’exemplaires limité. Si l’on tient compte du vaste marché représenté par les langues locales, il y a un large éventail de possibilités pour les livres de qualité, si l’on arrive à maintenir le livre dans des limites abordables.
Biographie de Manorama Jafa
Manorama Jafa est un auteur connu et reconnu de livres pour la jeunesse.
Elle a également écrit de nombreux articles et études ; ses livres sont publiés au Japon, en Italie, à Singapour et aux États-Unis.
Elle a présidé le 26e Congrès de l’IBBY (1998), le jury de l’IBBY-ASAHI Reading Promotion Award (2000-2001), a été membre du jury du Prix UNESCO de littérature pour enfants et adolescents au service de la tolérance (1999-2000).
Elle est, depuis 1981, la secrétaire générale de l’Association of Writers and Illustrators for Children. Depuis trente ans, elle encourage les nouveaux talents et se bat inlassablement en faveur de la qualité des livres pour la jeunesse en Inde.