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« Il n'existe pas de stratégie précise visant une programmation continue d'oeuvres étrangères en traduction »
Entretien avec Naveen Kishore - Éditions Seagull Books, Calcutta

Myriam Rasiwala : Pourriez-vous nous présenter Seagull Books ?

Naveen Kishore : C’est une maison d’édition dédiée à la publication de livres d’art et sur la culture, à l’étude critique de l’histoire culturelle et, d’une manière générale, au débat d’idées. Nos sujets de prédilection sont le cinéma, les arts du spectacle en général, les arts visuels, la culture populaire, la politique, la philosophie, la photographie et l’histoire coloniale.
2007 marque nos vingt-cinq ans d’activité éditoriale. Nous publions maintenant entre 18 et 22 titres par an, pour un chiffre d’affaires situé entre 80 000 et 90 000 euros.
 
M. R. : Quel est votre propre parcours et comment vous a-t-il mené à Seagull ?

N. K.
 : Je suis au départ concepteur lumière pour le theâtre. Puis les livres ont pris le dessus, et tout mon temps avec. C’est pour cette raison sans doute que Seagull est l’éditeur de la seule collection de pièces de théâtre en Inde. J’ai commencé Seagull en 1982, avec pour ambition de fournir des analyses critiques pour le théâtre, les films et l’art contemporain.
 
M. R. : Quelle est la situation des publications en sciences humaines et sociales en Inde ? Et qui en sont les lecteurs ?

N. K.
 : L’Inde a toujours eu une tradition extrêmement riche de recherche universitaire et d’apprentissage dans le domaine des humanités et des sciences sociales.
On trouve ici un très grand nombre d’excellentes maisons d’édition, tant en langue anglaise qu’en langues régionales, qui publient des ouvrages de qualité en histoire, science politique, sociologie, gender studies, anthropologie, psychologie, linguistique, théorie littéraire, géographie, droit, études culturelles… autant de domaines enseignés dans les écoles et les universités. Ne sont pas concernés ici ce que nous appelons en Inde text book publishing (publications scolaires ou universitaires).
Je suppose que nos livres sont lus par des amateurs éclairés capables d’apprécier des textes bien argumentés, denses mais sans jargon, des étudiants en sciences sociales et humaines souhaitant élargir leur horizon académique au-delà des lectures imposées, des professionnels du théâtre ou du cinéma et des spectateurs assidus.
De notre côté, nous aimons publier des réflexions intéressantes et dérangeantes sur des thèmes allant de la censure de l’image cinématographique à, disons…, des essais sur la vieillesse, philosophiques mais tout à fait accessibles à un lecteur sérieux.
 
M. R. : Publie-t-on davantage d’auteurs indiens en Inde ?Cela est-il vrai pour toutes les langues, y compris l’anglais ?

N. K.
: Oui, surtout dans les langues régionales, mais également en anglais. Le nombre total de lecteurs dans toutes les langues régionales réunies est d’ailleurs largement supérieur au nombre de lecteurs en anglais. Les lecteurs anglophones constituent encore « une minorité », mais une minorité non négligeable, cela à cause de notre population plutôt considérable. Et donc une minorité tout à fait viable. D’ailleurs, il ne faut pas oublier que l’anglais est une langue indienne à part entière !
 
M. R. : Cela entraîne-t-il des difficultés pour les éditeurs indiens quand ils cherchent à publier des livres étrangers en traduction ?

N. K.
: D’une manière générale, on publie soit « directement » – un éditeur publiant dans une langue indienne négocie directement les droits avec une maison d’édition étrangère –, soit grâce à des subventions, essentiellement à l’initiative des sections culturelles des ambassades étrangères, comme l’illustre le programme d’aide à la traduction de l’Ambassade de France.
Mon sentiment est qu’il n’existe pas de stratégie précise visant une programmation continue d’œuvres étrangères en traduction, ni de la part des quelques éditeurs indiens qui, à l’heure actuelle publient des traductions, ni de celle des éditeurs étrangers qui tentent de nous céder leurs titres.
L’explication réside sans doute dans le fait que les livres en langues régionales ne se vendent pas très cher. Pour l’éditeur étranger, il y a peu à gagner à faire traduire des œuvres dans nos langues.
 
M. R. : Dans un pays tel que l’Inde, dont la variété géographique, culturelle et linguistique est immense, quel type de structure pourrait aider à développer des programmes de traduction ?

N. K.
: D’instinct, je dirais que de généreuses subventions seraient nécessaires ! Par exemple, très peu d’éditeurs publiant en bengali ou en hindi cherchent à acquérir les droits d’ouvrages français à des prix qui soient également encourageants pour les éditeurs français ! Cela, parce qu’ils doivent vendre leurs livres bon marché. Ce qui signifie que seuls les éditeurs français qui, pour des raisons de proximité de pensée ou de domaine commun de publication, apprécient tel ou tel éditeur indien et désirent à tout prix voir leurs livres traduits dans une langue indienne seront prêts à collaborer. Les autres attendront les subventions.
En gros, cela revient à créer des programmes de publications entre éditeurs « compatibles » et à leur offrir suffisamment de fonds pour en assurer le bon fonctionnement.
 
M. R. : Vous-même avez plusieurs titres français à votre catalogue, qu’est-ce qui vous incite à les publier ?

N. K.
: Ici, je crois qu’il faut que j’éclaircisse certaines particularités liées à Seagull. Nous ne pouvons plus être considérés comme un éditeur uniquement indien. Il y a un an et demi, nous avons établi notre présence à Londres comme à New York. Pas une grande infrastructure, mais une simple présence légale et fiscale, en tant qu’éditeur basé là-bas. Nous bénéficions donc d’une bonne distribution, comme tout autre éditeur anglais ou américain. L’idée est d’être capable de sélectionner des titres depuis toute langue étrangère pour des traductions vers l’anglais. Pour le monde. Pas seulement pour l’Inde, pour le Royaume-Uni ou pour les États-Unis… pour le monde.
Trente-deux livres ont déjà vu le jour ainsi. Nous composons, éditons, commandons et imprimons à Londres, Calcutta, New York, Delhi ou en Italie, selon les cas, puis nous envoyons les livres à nos centrales de distribution dans différents pays du monde, y compris en Inde.
Les livres français relèvent d’un choix délibéré. J’ai grandi en compagnie de lectures françaises en traduction. Je ne connais pas votre langue, mais je connais vos textes.
 
M. R. : Avec quels éditeurs travaillez-vous ?Comment négociez-vous vos contrats ?

N. K.
: Lorsque j’ai pris la décision d’acheter les droits pour l’anglais pour le monde à différents éditeurs tels Gallimard ou les éditions du Seuil, il m’a fallu faire comprendre que : a) j’achetais non pour l’Inde, mais pour le monde, Inde comprise ; b) que je les payais comme les paierait tout autre éditeur américain ou anglais publiant ce genre de titres ; c) que je choisissais des traducteurs de réputation internationale dans leur propre domaine d’expertise.
Mon ambition, mon but, mon désir, ma motivation, si vous voulez, est de créer et d’alimenter un fonds, comme avec la série consacrée à la critique et aux lettres françaises. Je négocie des contrats, tout d’abord en identifiant les ouvrages sur les catalogues des éditeurs, puis en offrant de les acheter à un prix raisonnable pour toutes les parties concernées.
 
M. R. : Comment ces livres sont-ils accueillis sur le marché indien ? Comment faites-vous la promotion de vos livres ?

N. K.
: Maintenant tous ces livres seront importés en Inde en tant que collection française de Seagull, à des prix indiens. Je ne sais pas encore comment ils seront accueillis, mais j’ai bon espoir car il s’agit d’après moi d’un bon premier cru.
D’ici la fin de l’année, lorsque les six premiers titres seront parus – tous de la non-fiction –, on saura si des livres français en traduction anglaise, bien produits et vendus à un prix raisonnable, répondent à un réel besoin du lecteur indien, ou non.
 
M. R. : Comment abordez-vous le Salon du livre de Paris 2007 ?

N. K.
: Je me rends régulièrement à Paris depuis un an et demi ; cette continuité m’aidera à consolider des relations déjà ébauchées. Ce Salon est donc très important. Et puis, n’oubliez pas que je suis toujours à la recherche d’acquéreurs français pour certains de nos propres titres…

M. R.
: Selon vous, à quoi les éditeurs français devraient-ils s’attacher dans l’édition indienne, en général, et parmi vos propres publications, en particulier ?

N. K.
: C’est une question très subjective, et très difficile aussi. Je ne m’attends pas à ce que les éditeurs français se précipitent sur les livres indiens pour en acquérir les droits. C’est un réveil qui se fera tout doucement. Il existe tant d’Indes différentes. Tant de langues. Des cultures qui varient d’un État à l’autre. Et donc une mine d’or pour ceux qui sont prêts à creuser. Mais pour se lancer, il faut beaucoup de passion et le courage et la clairvoyance qui permettent d’investir à long terme. Plus vite dit que fait dans le monde éditorial d’aujourd’hui.
En ce qui concerne Seagull, nos publications sont encore plus spécifiques, puisque nous ne vous offrons pas « votre idée » de l’Inde. En d’autres termes, il n’y a rien d’exotique dans notre catalogue, rien qui corresponde à l’Inde qui jusqu’à présent a été popularisée en Occident. Et pourtant, c’est une Inde qu’il vous faut connaître, situer, découvrir et goûter. À vous de juger…
Les jeunes romanciers indiens publiés en France écrivent presque tous en anglais. Il faut vous tourner vers la traduction des langues régionales, si vous voulez comprendre la diversité de nos cultures. Et noter que les sciences sociales et humaines, ainsi que les arts, brillent par leur absence.
La non-fiction indienne traite de domaines si vastes, qui portent sur des siècles et des siècles d’écriture. Vous avez déjà de quoi écrire un livre…
 
- Propos recueillis par Myriam Rasiwala
 
 
Titres traduits du français 
  • Guillaume Apollinaire, Lettres À Madeleine : Tendre comme le souvenir (édition revue et augmentée par Laurence Campa), Gallimard
  • Georges Bataille et Michel Leiris, Échanges et Correspondances, Gallimard
  • Gertrude Stein, Pablo Picasso, Correspondance, édition de Laurence Madeline, Gallimard
  • Guy Debord, La planète malade, Gallimard
  • Rainer Rochlitz, Subversion et Subvention : art contemporain et argumentation esthétique, Gallimard
  • Gérard Mairet, La Fable du monde : enquête philosophique sur la liberté de notre temps, Gallimard
  • Jean-Marie Schaeffer, Les célibataires de L’art : pour une esthétique sans mythes, Gallimard
  • Antonin Artaud, 50 Dessins pour assassiner la magie, Gallimard, édition établie et préfacée par Évelyne Grossman
  • Tzvetan Todorov (entretien avec Catherine Portevin), Devoirs et Délices : Une vie de passeur, Seuil
  • Ninar Esber, Conversations avec Adonis, mon père, Seuil
  • Jean-Paul Sartre, Situations, 3 tomes, Gallimard
 
 -  avr. 2007
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