Intervenantes : Urvashi Butalia (directrice de Zubaan, New Delhi), V. K. Karthika (managing editor chez Penguin Books India, New Delhi*), Mandira Sen (directrice de Street Samya, Calcutta).
Modératrice : Cornelia Zetzsche (journaliste culturelle au Bayerischer Rundfunk).
Écrire et publier : deux formes d’émancipation
L’introduction a porté sur l’immensité de l’Inde, « plus un continent qu’un pays », la multiplicité des langues et le contraste entre les régions, la coexistence de la tradition et de la modernité, autant d’éléments qui s’accompagnent d’une évolution très contrastée de la situation des femmes.
Alors que celle-ci reste très difficile – les femmes sont encore l’objet de violences, de maltraitance –, certaines d’entre elles jouent un rôle de plus en plus important dans la vie publique.
Concernant l’écrit, il y a une longue tradition de femmes écrivains et, pour V. K. Karthika, « ce n’est pas difficile d’être une femme qui publie en Inde, il n’y a pas de discrimination dans ce domaine ». Plus réservée sur le sujet, Urvashi Butalia déclare que « les femmes travaillant dans l’édition dans les années 1970 se comptaient sur les doigts de la main et n’étaient pas dans le haut de la hiérarchie ».
Par ailleurs, les écrits de femmes, devenus depuis une tendance intéressante parce que source de profit aussi, ne retenaient pas l’attention des éditeurs d’alors. « Ce n’était pas une opposition franche, mais du scepticisme. » L’une des dernières tendances de la production indienne en fiction sont les short stories racontées par des femmes qui n’ont pas été à l’école. D’après Urvashi Butalia toujours, il y aurait aussi en Inde une évolution de l’écriture des femmes qui leur permettrait d’atteindre un lectorat international.
Chez Penguin Books (la plus importante maison anglophone en Inde), V. K. Karthika rappelle que la maison a choisi de ne pas « isoler » une collection féministe, mais de publier des livres en coédition avec Zubaan, comme par exemple A life less ordinary de Baby Holder, devenu un succès. De l’avis de l’éditrice, les deux maisons ont enrichi leur catalogue sans se faire de concurrence, et l’ouvrage a bénéficié à la fois du lectorat de Penguin, issu plutôt de la classe moyenne active, et des lectrices ciblées mais « très fidèles » de Zubaan. Urvashi Butalia précise qu’il n’y a pas en Inde de librairies pour femmes, plutôt des rayons spécialisés.
Un métier qui reste privilégié
D’après Mandira Sen, les femmes créent en général des maisons d’édition indépendantes originales ou peuvent avoir des postes de responsabilité dans des grands groupes. Au-delà de l’opposition entre les sexes, on retrouve l’écart entre les classes sociales de la population. Pour l’éditrice, qui a vécu et travaillé à Londres et aux États-Unis, « ce n’est pas un métier visible ailleurs que dans les grandes villes, il n’y en a pas au Kerala… C’est une position très privilégiée, il y a de la résistance ». Les femmes sont d’ailleurs plutôt tenues à l’écart de la foire de Calcutta, alors même qu’« il y a une tradition des femmes bengalis qui travaillent dans l’édition ». Les ouvrages inscrits au catalogue de Street Samya cherchent à « explorer ce qui arrive aux femmes et ce qui est dit sur elles » à travers des gender studies et des women studies, étudiant la relation entre les femmes et l’économie, la relation entre les castes, la société, la famille, le mariage. Elle publie parfois en anglais des textes anciens traduits de langues indiennes. Pour élargir le lectorat traditionnel de sa maison – universités, institutions –, Mandira Sen commence par ailleurs à publier en bengali.
L’association
Women in Publishing, dont font partie les trois éditrices, regroupe une centaine de membres. Venant de différentes villes, ayant eu différents trajets professionnels, elles organisent des rencontres pour partager leur expérience. Comme elles l’ont fait lors de ce débat.
* Aujourd'hui, V. K. Karthika est directrice éditoriale chez HarpersCollins Publishers India.