L’Inde ou les Indes ?
Alors que les mots « Inde » et « Indien » recouvrent de multiples réalités, il n’existe pas de langue unique appelée « l’indien ». Et quand nous parlons de vendre ou d’acheter les droits d’auteurs « indiens », la définition territoriale et linguistique peut varier en fonction du contexte.
Avec une population de plus d’un milliard de personnes, dont 27% vivent dans des villes et des agglomérations, l’Inde a un taux d’alphabétisation qui ne cesse de croître et avoisine actuellement les 64% (chiffre qui a doublé en vingt ans). Avec 50% de moins de 25 ans, l’Inde a aussi une population très jeune. C’est pourquoi, au cours des dix dernières années, les possibilités d’attirer et d’encourager de bonne heure les lecteurs potentiels ont transformé les mécanismes du marché du livre.
Au total, 114 langues et 1 650 dialectes sont parlés à travers le pays, parmi lesquels le gouvernement indien reconnaît dix-huit langues officielles, qui sont utilisées par le personnel de l’administration et de l’enseignement. La langue nationale, le hindi, est parlée par environ 40% de la population globale, principalement dans le centre et le nord de l’Inde, tandis que l’anglais jouit d’un statut associé et, tout comme le hindi, sert de langue de communication dans la majeure partie de l’Inde. Parmi les autres langues majeures, figurent le bengali, le marathi, le tamoul, le telugu et l’urdu, chacune servant de langue véhiculaire à plus de cinquante millions d’individus. La formule trilingue, qui existe dans la plupart des établissements scolaires, se concentre sur l’enseignement du hindi et de l’anglais côte à côte avec la langue de l’État dans lequel l’école est située. De ce fait, une école à Calcutta enseignera l’anglais, le hindi et le bengali. La plupart des enfants et adultes sont au moins bilingues, voire trilingues, et la face visible de l’Inde urbaine d’aujourd’hui est une nouvelle génération de diplômés qui sont d’abord anglophones.
Le troisième plus grand marché du livre anglophone
Sur le plan statistique, 5% seulement de la population indienne fait usage de l’anglais pour communiquer, mais cela représente plus de 50 millions de personnes. Par ailleurs, l’anglais reste la langue des études supérieures dans la plupart des universités, devenant l’instrument incontournable, symbole de progrès et d’ambition pour la classe moyenne durant ces dernières décennies. Cela se traduit par le fait que 45% des livres publiés en Inde le sont en anglais. Avec une production de 31 000 titres par an, l’Inde est aujourd’hui le troisième plus grand marché du livre anglophone dans le monde.
L’édition anglophone a donc de bonnes raisons d’être optimiste quant à ses perspectives de croissance. D’un côté, la demande de matériel et de manuels éducatifs en anglais entraîne des tirages importants et, de l’autre, la classe moyenne en pleine expansion, dont les revenus ne cessent d’augmenter, commence à en dépenser une partie dans l’achat de livres, de même que dans d’autres produits du marché de la consommation : les vêtements de marque, la musique, le restaurant et, plus récemment, la technologie, aussi bien pour les téléphones portables que pour les voitures.
Le commerce du livre s’est beaucoup développé ces dernières années grâce à l’espace grandissant réservé à la vente au détail : des chaînes de librairies ont ouvert assez vite de nouveaux débouchés dans le métro, ainsi que dans les grandes villes et les métropoles. Ces nouvelles chaînes, telles que Crossword et Landmark, sont souvent situées dans de grandes galeries commerciales (un phénomène relativement récent qui change la façade architecturale de l’Inde urbaine, pas toujours en mieux). Précisons néanmoins que, aujourd’hui encore, sur les 30 000 points de vente du pays, moins de 50 occupent un espace supérieur à 450 m².
De l’importation à l’édition locale
L’édition indienne est une activité dynamique et prospère depuis plusieurs décennies déjà, tant en anglais que dans les diverses langues régionales. La plupart des acteurs majeurs de l’édition mondiale y ont établi une base. Par exemple, cela fait 19 ans que Penguin a installé un bureau et commencé de publier pour le marché local. HarperCollins, Orient Longman, Oxford University Press et un nouveau venu, Random House, sont parmi les principales maisons d’édition anglophones qui ont commencé par importer des titres des États-Unis et de Grande-Bretagne et fait, progressivement, la transition vers l’édition locale également. Des éditeurs d’ouvrages de référence et universitaires, tels que OUP, Tata McGraw-Hill, Pearson Education et Sage Publications publient et introduisent des titres sur le marché indien depuis plusieurs années maintenant, et font, simultanément, des incursions sur le marché du scolaire, qui est traditionnellement sous la tutelle d’organismes d’État. Quelque 80% du marché du livre scolaire, par exemple, qui représente environ la moitié de tout le commerce du livre, sont contrôlés par le National Council of Educational Research and Training. Comme les écoles et les universités acquièrent de l’autonomie, la demande pour des manuels d’enseignement adaptés se confirme et annonce d’autres changements à venir. Cependant la fixation du prix joue ici un rôle majeur.
Tandis que les multinationales déploient leurs activités, les plus petits éditeurs continuent de survivre en indépendants, mais avec beaucoup de succès aussi. Les éditions féministes, telles que Zubaan, Women Unlimited et Srishti, ont une présence forte sur le marché, de même que le secteur jeunesse, à travers des éditeurs comme Tara et Tulika Books. Un des livres à avoir connu les plus fortes ventes en dehors de l’Inde, cette année, provenait de Zubaan qui a publié, en collaboration avec Penguin, Une Vie moins ordinaire, par Baby Halder. Jusqu’à présent, les droits pour ce titre ont été vendus pour douze langues. Le marché en Inde est intéressant précisément du fait que le petit et le grand continuent de coexister et souvent partagent les mêmes dispositifs en termes d’édition et de distribution. Cela facilite aussi la pénétration d’un plus grand nombre de livres en termes d’achat de droits – ouvrages universitaires, de non-fiction ou titres correspondant à des créneaux spécifiques, ils peuvent trouver leur place tant que le sujet abordé est pertinent pour le lecteur indien.
Le rôle des écrivains dans la dynamique de l’édition indienne
Un facteur a amplement contribué à la richesse de l’édition en Inde : l’obstination dont les écrivains ont fait preuve, surtout ceux établis en dehors du pays, pour avoir des éditions locales qui soient accessibles aux lecteurs à l’intérieur du pays, et plus particulièrement aux étudiants et aux bibliothèques. Les universitaires résidant et travaillant à l’étranger, principalement aux Etas-Unis, et qui sont originaires de l’Inde ou du sud de l’Asie expriment à présent le désir d’être publiés dans le sous-continent. Et de ce fait, ils recherchent activement des éditeurs locaux qui peuvent exploiter leurs livres ou ils signent deux contrats de cession distincts, un pour les droits pour l’Inde et l’Asie du Sud, l’autre pour le reste du monde. Très souvent, les écrivains préfèrent voir leurs livres lancés en Inde avant qu’ils n’arrivent sur les tables des libraires à l’étranger.
Pour compléter le tableau, il faut mentionner la hiérarchie implicite à l’intérieur du marché anglophone international. Les agents et les éditeurs, pour la majeure partie, n’aiment pas séparer l’Inde du Royaume-Uni et du Commonwealth. Par conséquent, il arrive souvent que les droits pour le sous-continent indien soient combinés avec ceux du Royaume-Uni et que les livres doivent être importés en Inde au lieu d’être publiés sur place, en dépit du fait qu’il paraît on ne peut plus logique d’avoir une édition locale, comportant un prix convenable pour le marché local.
En ce qui concerne la vente des livres anglophones, il semble que dans les premiers temps, la plupart des détaillants et distributeurs étaient d’abord intéressés par l’importation d’exemplaires de livres au succès confirmé. L’édition locale n’était pas une priorité. Toutefois, au milieu des années 1990, quand la roupie a commencé à chuter face au dollar, le prix des importations s’est mis à grimper et des débouchés sont apparus pour des éditions indiennes à meilleur marché.
C’est alors que l’on vit apparaître le phénomène des auteurs indiens écrivant en anglais, avec Salman Rushdie, Vikram Seth, Arundhati Roy, Amitav Ghosh et Pankaj Mishra, qui ont pris la stature de stars internationales. Cela provoqua à son tour un intérêt nouveau pour l’Inde, en tant que producteur et consommateur de littérature. Les revenus générés par le secteur étaient suffisants et les médias consacraient suffisamment de place aux auteurs indiens écrivant en anglais pour que les éditeurs et les agents se mettent sérieusement en quête d’écrivains de talent en Inde. En même temps, on commençait à se rendre compte que le marché offrait des perspectives inattendues et encore inexplorées : après que Le Dieu des petits riens, d’Arundhati Roy, eut reçu le Booker Prize (en 1997), l’ouvrage a très vite franchi la barre des 100 000 exemplaires. Le tirage moyen d’un titre est encore de 2 000 exemplaires, mais le dernier Harry Potter s’est vendu instantanément à 150 000 exemplaires en édition reliée. Ce qui illustre l’écart entre les capacités de lecture dans ce pays et la réalité – écart dont on constate chaque année qu’il a tendance à se réduire. L’établissement des prix, bien qu’encore extrêmement compétitifs et faibles d’après les critères occidentaux, a cessé de peser sur les marges bénéficiaires.
Les spécificités du lectorat
Par bien des aspects, l’édition en Inde reflète les tendances de l’édition en Occident. Si vous entrez dans une des principales librairies de Mumbai (Bombay) ou de Delhi, vous trouverez sur les rayonnages un assortiment de J. K. Rowling, John Grisham et Nora Roberts côte à côte avec Who Moved My Cheese et Les Hommes viennent de Mars, les femmes viennent de Vénus. Ce qui a changé au cours de ces dernières années, c’est le niveau d’intérêt pour la non-fiction généraliste. Par exemple, un des best-sellers de 2006 a été The Argumentative Indian, d’Amartya Sen (prix Nobel d’économie en 1998, ndlr) ; non loin derrière, se trouve The World is Flat, de Thomas Friedman. Le lecteur indien moyen paraît être vivement désireux de se documenter sur les transitions culturelles et économiques qui placent l’Inde comme un centre de progrès. On peut voir un prolongement de ce désir de mieux comprendre la nation et le monde dans le nombre de titres publiés dans les domaines des biographies, de l’actualité et de la politique. Plusieurs de ces livres ont pour auteur des écrivains résidant en dehors de l’Inde et ont été publiés avec succès à travers le monde, dans les régions anglophones de même qu’en Europe et en Asie. La plupart des maisons d’édition en Inde s’intéressent principalement aux auteurs indiens écrivant sur leur pays, mais elles achètent aussi les droits d’un bon nombre de titres, principalement dans le domaine de l’épanouissement personnel et de la gestion des affaires, de sorte que les éditeurs sont constamment en quête de nouveaux points de vente. Les droits d’auteur et les à-valoir sont conformes aux normes du secteur. Les droits sont généralement basés sur le prix de vente au détail pour une moyenne de 7,5% pour l’édition de poche et 10% pour l’édition reliée en ce qui concerne les ventes dans le pays.
Plusieurs éditeurs indiens ont des réseaux de distribution actifs à travers tout le sous-continent (y compris l’Inde, le Pakistan, le Sri Lanka, le Bangladesh et le Népal) ; les droits à l’exportation sont généralement calculés sur les bénéfices nets et sont plus proches de 6% (en poche) et de 8% (édition reliée). Les maisons d’édition travaillant avec de plus petits tirages et un prix de détail inférieur peuvent ne pas être en position de calculer des avances sur plus de 500 exemplaires, mais cela concernera des ouvrages plus spécialisés, plutôt que des livres destinés au lecteur courant. La durée de la licence d’exploitation demandée peut varier, elle est accordée en moyenne pour cinq ans, alors que certains éditeurs peuvent opter de préférence pour un nombre d’exemplaires précis. En accordant un droit d’exploitation à des éditeurs au Pakistan, par exemple, nous signons couramment pour une vente de 500 exemplaires renouvelables, entraînant une nouvelle avance en cas de réimpression.
Bien que l’Inde soit signataire de la convention de Berne et participe à l’Organisation Mondiale du Commerce, la violation du droit d’auteur a été et reste aujourd’hui encore une zone grise non négligeable. D’un côté, on peut se procurer des exemplaires bon marché de pratiquement tous les best-sellers sur les trottoirs de la plupart des villes et des cités, et, de l’autre, le problème des éditions illégales en librairie signifie que les éditeurs indiens ne cessent de se battre pour protéger leurs droits. Par exemple, acheter les droits indiens pour un titre en Grande-Bretagne n’est en aucun cas une garantie d’exclusivité. Avant même que vous ayez fait parvenir vos exemplaires sur le marché ou que vous les ayez importés, vous pouvez trouver une édition américaine moins chère, qui se vend vite et bien et fera chuter vos chiffres de façon spectaculaire. La perte est évaluée à environ 20% des ventes totales, en raison du piratage, et 50% pour ce qui est de la contrefaçon.
Généralement, les distributeurs en Inde travaillent sur la base d’une remise de 45 à 50% du prix de détail, dont ils répercutent 35% au détaillant. La plupart des éditeurs appliquent un plafond sur le nombre des retours, pouvant ainsi mieux contrôler le tirage et la quantité des stocks. UBS, India Book House et India Book Depot sont trois des plus grands distributeurs à travers le sous-continent, qui représentent la majorité des maisons d’édition ; Rupa & Co est non seulement un distributeur mais aussi un éditeur à succès à part entière.
Une des particularités, si on compare l’édition indienne à celle des autres régions anglophones, est l’absence de grandes agences littéraires. Quelques petites agences existent, mais la plupart des éditeurs se voient soumettre directement les manuscrits par les auteurs et les acquisitions sont souvent une question de collaboration entre éditeurs et écrivains. Les directeurs des droits étrangers désireux de vendre les droits en Inde peuvent donc adresser directement les éléments aux éditeurs et savoir qu’ils seront lus sans passer par l’intermédiaire d’un agent.
Le marché non anglophone en Inde offre un nouveau centre d’intérêt
Toutefois, le marché non anglophone offre, de mon point de vue, un nouveau centre d’intérêt qui va ouvrir de vastes perspectives, tant pour l’édition que pour les droits. La plupart des éditeurs et des agents à l’extérieur de l’Inde ont conscience de l’existence d’écrivains anglophones de grande envergure, mais le reste de la scène littéraire indienne leur est invisible. Quand des traductions des autres langues indiennes ont lieu, en italien, en espagnol ou dans diverses autres langues, l’anglais est le vecteur, et même les traducteurs ne retournent pas nécessairement à la langue indienne d’origine. De même, quand les responsables de droits cherchent à faire des cessions en Inde, ils ont tendance à se concentrer sur les droits en anglais, alors qu’il y a nombre d’éditeurs en hindi et dans d’autres langues qui traduisent et publient de la fiction ainsi que de la non-fiction. Les ambassades et les centres culturels de plusieurs gouvernements, surtout en France et en Allemagne, apportent une aide active à la traduction et à la publication d’éditions indiennes, en particulier pour les œuvres de leurs principaux écrivains et universitaires.
Si on regarde la liste des titres provenant de l’Inde et publiés dans différentes régions du monde, ou ce qui est publié en Inde en provenance de l’étranger, l’image qui se dessine est celle d’une scène littéraire vibrante, avec de vastes ressources et un potentiel inexploité, au moins sur le plan international. Elle participe à l’économie indienne dans son ensemble, alors que celle-ci passe à la vitesse supérieure et que le gouvernement ouvre de vastes avenues pour favoriser une collaboration à tous les niveaux du monde des affaires.
Ainsi, sous quelque forme que ce soit, c’est le moment pour vous de découvrir l’Inde et de travailler avec elle.
Texte de l’intervention de V. K. Karthika à la 20e Réunion internationale des directeurs de droits de la foire de Francfort d’octobre 2006, dont le thème était : « Les complexités du marché en langue anglaise ». Nous les remercions ainsi que l’auteur pour leur aimable autorisation à la publier en traduction.
La brochure du 20e Rights Directors Meeting est disponible à la vente auprès de Niki Théron :
theron@book-fair.com