L’industrie du livre au Mexique – dont le chiffre d’affaires annuel en 2005 est d’environ 800 millions d’euros – bénéficie de plusieurs atouts, à la fois d’ordre interne et externe, qui lui permettent d’envisager son avenir avec optimisme. À la différence de ses voisins latino-américains, qui pâtissent de crises économiques cycliques et d’une instabilité politique, le Mexique fait figure de bon élève et jouit d’une situation politique et économique stable en tendance, malgré la contestation violente du résultat des élections présidentielles de juillet 2006.
C’est également un pays jeune – plus de 65% de la population a moins de trente ans – et son importante population (106 millions d’habitants) est massivement alphabétisée. D’autre part, l’absence de censure et de dictature au Mexique a profité au secteur éditorial et lui a permis de prendre son essor, d’autant que l’État a toujours aidé la création et soutenu les auteurs.
Pourtant, la situation de l’édition mexicaine est plus complexe qu’il n’y paraît. C’est tout d’abord une édition qui peine à trouver ses lecteurs. Sans doute est-ce dû, en partie, à la faiblesse du revenu disponible, dans un État où la moitié de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Mais il ne demeure pas moins paradoxal que, dans un pays qui compte une telle profusion de richesses culturelles et patrimoniales, il y ait moins d’un livre acheté par an et par personne. C’est aussi un marché où l’État publie et offre la moitié de la production éditoriale du pays : environ 200 millions de manuels scolaires sont distribués gratuitement chaque année, dont 150 sont publiés exclusivement par l’institution publique.
L’industrie éditoriale privée, quant à elle, souffre de la faiblesse de son réseau de distribution (à peine 400 librairies dans tout le pays) et de plusieurs travers : de forts taux de remise accordés aux clients par les grandes chaînes, des taux de retours qui dépassent les 40%, l’essor du marché du livre soldé… À cela il faut ajouter le piratage et la reprographie illégale, qui ne font qu’assombrir un peu plus le tableau.
La difficulté d'acquérir les droits de traduction de titres étrangers
Deux facteurs limitent l’acquisition, par les éditeurs mexicains, de droits de traduction de titres étrangers. D’une part les grandes filiales des maisons espagnoles implantées au Mexique n’ont pas d’autonomie pour se constituer leur propre catalogue de titres étrangers. Chez Random House Mexico, par exemple, il n’existe pas de département des droits étrangers. Les achats de droits ou les coéditions se limitent à deux à trois projets maximum par an (pour une production éditoriale de plusieurs centaines de titres par an). D’autre part, les éditeurs mexicains indépendants, susceptibles d’acheter des droits de traduction, se plaignent de la concurrence de leurs homologues ibériques, qui acquièrent les droits mondiaux pour la langue espagnole. Les éditeurs mexicains estiment aussi que tous les éditeurs espagnols n’ont pas la capacité d’atteindre le marché mexicain ou sud-américain : certains ne consacrent qu’une faible part de leurs tirages à l’exportation et ne disposent pas d’antennes de diffusion suffisamment développées en Amérique latine. De leur côté, les maisons d’édition espagnoles, quand elles achètent les droits d’un titre, ne renoncent pas facilement aux droits mondiaux et préfèrent parfois renoncer à un contrat plutôt que de signer pour des droits limités à leur territoire.
Les échanges avec la France et le rôle du Bureau du livre de l’ambassade
Les statistiques de la Caniem (Cámara Nacional de la Industria Editorial Mexicana) indiquent qu’en 2004 les éditeurs privés mexicains ont acquis les droits de traduction de 1 131 titres. Parmi ceux-ci, 852 étaient publiés originellement en anglais et 75 seulement en français. Les échanges de droits sont fortement déséquilibrés entre les éditeurs mexicains et leurs partenaires étrangers : en 2004, 27 titres mexicains ont été cédés pour être traduits en anglais, 7 l’ont été pour le portugais mais aucun pour le français. Les statistiques fournies par le Syndicat national de l’édition et la Centrale de l’édition donnent des chiffres quelque peu différents de ceux de la Caniem, mais plus précis dans le détail des disciplines traduites.
Nombre de titres acquis par discipline
Le livre de jeunesse arrive en tête des matières les plus traduites par les éditeurs mexicains. Force est de constater que le programme mis en place par le Secrétariat à l’éducation a permis un formidable essor de l’édition de jeunesse et, en parallèle, un développement important des partenariats avec les éditeurs français.
Le vivier plus « traditionnel » des achats de droits de traduction par les éditeurs mexicains est celui des sciences humaines, et plus particulièrement l’anthropologie, l’histoire, la sociologie, la philosophie et la linguistique. Mais tout ce qui a trait à l’économie est nettement dominé par les auteurs et éditeurs anglo-saxons.
Les éditeurs mexicains sont nombreux à traduire des titres français : au sommet de la pyramide on trouve le FCE (Fondo de Cultura Económica), puis l’éditeur Siglo XXI et les Presses de l’Unam (Universidad Nacional Autónoma) ; vient ensuite toute une nébuleuse de petites maisons d’édition, issues d’universités ou d’instituts universitaires spécialisés. Beaucoup d’éditeurs de sciences humaines sont francophones, et les liens sont entretenus depuis longtemps avec les différents responsables qui se sont succédés à la tête du Bureau du livre de l’ambassade de France au Mexique.
Celui-ci joue un rôle prépondérant dans le développement des échanges de droits grâce à au programme d’aide à la publication (PAP) « Alfonso Reyes », mis en place par le ministère des Affaires étrangères. Le PAP finançant une partie des coûts de traduction ou de fabrication a permis à de nombreux éditeurs mexicains d’intégrer des titres français à leur catalogue. Dix-huit titres ont bénéficié de cette aide en 2006, 192 titres en totalité depuis sa création. Le Bureau du livre est également actif dans la promotion du livre français par le biais de sa participation aux Foires du livre de Guadalajara, de Monterrey, ainsi qu’à la FILIJ (Foire du livre pour la jeunesse). Depuis 1999, le Bureau a mis en place le programme « Les agitateurs d’idées », grâce auquel des intellectuels français sont invités à rencontrer leurs homologues mexicains et à donner des cycles de conférences devant des étudiants.
À côté du Bureau du livre, il faut également signaler l’action du CEMCA (Centre français d’études mexicaines et centraméricaines) qui organise des missions de conférenciers français au sein des établissements d’enseignement supérieur mexicains. Ces invitations permettent, au-delà des échanges et de la coopération universitaire, d’envisager des publications en coédition ou des cessions de droits de traduction. Son catalogue compte aujourd’hui près de 200 titres en sciences humaines et sociales, sur le Mexique et l’Amérique centrale.
Enfin, il est important de signaler la mise en place, par le ministère français des Affaires étrangères, du plan « Traduire », qui vise à soutenir la traduction d’ouvrages français et la formation de traducteurs au sein de cinq aires linguistiques (anglais, arabe, chinois, espagnol, russe). Le pôle « langue espagnole » est situé à Mexico et assure le lien avec les ambassades de Madrid, Buenos Aires, Santiago, Bogotá, Quito, Lima, Montevideo et Caracas.
Dans le domaine de la formation, une rencontre d’une dizaine de traducteurs venus des différents pays hispanophones sera organisée à Mexico en décembre 2006 sur le thème des sciences humaines. De son côté, l’Institut français d’Amérique latine a mis en place la base de données « Libros de Francia ».