Si le marché de la BD est encore embryonnaire au Mexique, c’est bien une « historieta » qui a créé l’événement à la FIL de Guadalajara 2006, grâce à... Marcel Proust ! Ou plus exactement à l’adaptation d’A la recherche du temps perdu en BD par Stéphane Heuet, parue chez Delcourt, traduite et publiée par l’éditeur mexicain Sexto Piso, avec l’aide de l’ambassade de France et lancée, en présence de l’auteur, à l’occasion de la FIL. Il est envisageable que l’ouvrage soit sélectionné par le désormais fameux SEP (le programme gouvernemental de dotation aux écoles), qui garantit à un titre un tirage compris entre 30 000 et 100 000 exemplaires, ce qui pourrait impulser l’envie de publier de la BD à d’autres éditeurs mexicains.
Le SEP est le vocable qui revient dans la bouche des éditeurs de jeunesse présents à Guadalajara – la plus grande foire du livre d’Amérique du Sud, avec cette année plus de 500 maisons d’édition de 39 pays représentées. La fréquentation de 500 000 visiteurs, mexicains ou espagnols, explique en grande partie le dynamisme des cessions de droits entre les éditeurs français de jeunesse et leurs homologues mexicains.
Dans ce pays de 102 millions d’habitants (dont 32% ont moins de 15 ans), qui affiche un taux d’alphabétisation de 92%, l’implication de l’État dans le marché du livre est cruciale. Un volontarisme nécessaire et salvateur pour un pays dont, selon un sondage publié dans El Pais, encore plus de 30% des habitants déclarent « ne pas aimer les livres » ! Les vendeurs de droits de Gallimard Jeunesse, Autrement, Delcourt, Hemma, Hatier/Didier Jeunesse, Actes Sud Junior-Magnier-Rouergue et Casterman n’ont donc pas hésité à faire le voyage – encouragés par Christian Moire, responsable du livre à l’ambassade de France – afin de venir à la rencontre des principaux acteurs de ce marché tout à la fois important et spécifique.
Les rendez-vous se sont donc succédé à un rythme soutenu, tant avec les grosses maisons d’édition – 100% mexicaines, telles que le Fondo de Cultura Economica ou Oceano, qui crée un secteur jeunesse, ou filiales de groupes espagnols, telles que SM ou Alfaguarra-Santillana – qu’avec des structures plus modestes, mais ayant développé des liens privilégiés avec le ministère de l’Éducation – telles que Tecolote.
Le salon est également l’occasion d’échanges avec des maisons d’édition d’autres pays d’Amérique du Sud, dont certains ont développé des programmes comparables à celui du SEP (Argentine, Venezuela, Chili) et, bien entendu, avec des éditeurs espagnols qui ont fait le déplacement – notamment une importante délégation d’Andalousie, invitée d’honneur, et quelques éditeurs indépendants, tels que RBA ou Juventud.
L’un des enjeux des rencontres entre éditeurs français et mexicains à Guadalajara est d’ailleurs pour ces derniers de convaincre les premiers de ne pas céder aux éditeurs espagnols des droits mondiaux pour le castillan, arguant de la spécificité et du potentiel du marché mexicain.
Le catalogue bilingue français-espagnol réalisé par le BIEF, regroupant près de 160 titres jeunesse et BD venant de 34 éditeurs, aura constitué un outil précieux pour favoriser le climat d’affaires, certains éditeurs venant au stand catalogues en main, dans lesquels les titres pressentis pour le SEP avaient été pointés.
L’essor du livre de jeunesse
Extrait de l’étude parue sur le marché du livre au Mexique
Le Fondo de Cultura Economica a été précurseur en matière de livre de jeunesse au Mexique.
En lançant sa collection phare « A la Orilla del Viento » – une collection qui accueille de nombreuses traductions de l’anglais, du français, de l’allemand, de l’italien ou de l’hébreu –, il a donné son coup d’envoi au secteur de l’édition de jeunesse. À ses côtés gravitent de grandes maisons d’édition de jeunesse, comme CIDCLI ou Cinco Punto Press, ainsi que les départements jeunesse des groupes multinationaux et des éditeurs scolaires.
Ce secteur en l’espace de cinq ans, a connu un essor sans précédent, dû en partie au programme de soutien à la lecture, impulsé par le Président Vincente Fox en 2002 : « Hacia un pais de lectores » (« Vers un pays de lecteurs »), et qui comporte un volet important dans le domaine du livre de jeunesse, notamment le programme « Biblioteca Escolar y de Aula » (« Bibliothèque scolaire et bibliothèque de salle de classe »).
Organisé par la SEP (Secretaria de Educación Pública), il prévoit de doter, chaque année, les 800 000 salles d’école du Mexique d’une vingtaine de livres de jeunesse différents, afin que chaque classe puisse constituer sa propre petite bibliothèque. Le programme vise également à renforcer les fonds des bibliothèques scolaires.
L’implication de l’État
La SEP lance à cet effet chaque année un appel d’offres auprès des éditeurs. L’enjeu est de taille : si un livre est sélectionné, il est assuré d’avoir une commande minimale de 15 000 exemplaires (un chiffre qui peut atteindre 100 000 exemplaires).
Le processus de sélection des ouvrages se fait de manière indépendante. Ce sont des groupes multidisciplinaires de 50 personnes (professeurs, spécialistes, membres d’IBBY (International Board on Books for Young People Mexico), qui, pour chaque niveau scolaire et dans chacun des 31 États fédérés, donnent leurs avis.
Ce programme de la SEP a permis un réel essor de la littérature de jeunesse. En 2005, 20,2 millions d’ouvrages ont été publiés grâce à lui. Pour l’année scolaire 2005-2006, 114 nouveaux titres ont été sélectionnés, dont 36 pour la maternelle, 72 pour le primaire et 36 pour le secondaire.
Ce programme a fait évoluer le paysage éditorial mexicain. En effet, tous les éditeurs ont souhaité profiter de cette opportunité : des éditeurs spécialisés en jeunesse, des éditeurs qui n’avaient jamais publié de livres de jeunesse auparavant, ou encore des maisons d’édition créées pour l’occasion.
Il est probable que cet engouement soudain pour la jeunesse fragilise quelque peu le secteur, dans la mesure où plusieurs éditeurs de petite taille restent très dépendants de ce programme. Ils courent le risque, si aucun de leurs ouvrages n’est sélectionné, de ne pas avoir une structure suffisamment solide ni un catalogue suffisamment étoffé pour se maintenir à flot.
Quant au secteur de la bande dessinée, il est peu développé au Mexique. Dans les rayons jeunesse des grandes librairies, on trouve en bonne place les aventures de Tintin, d’Astérix, de Mafalda et des Simpson. Mais, hormis ces quelques classiques, il est rare de trouver en rayon des bandes dessinées contemporaines. En fait, au Mexique, les bandes dessinées sont très populaires mais elles s’achètent en kiosque, dans les « puestos » que l’on trouve au coin de la rue. Il s’agit de planches courtes, des historietas, calquées le plus souvent sur les aventures des super-héros américains et vendues à bas prix.