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Un voyage mémorable pour l’auteur, et un succès qui place le livre dans les 10 meilleures ventes de l’histoire de la French Publishers’ Agency, avec plus de 30 000 exemplaires vendus en moins de six mois.
Le billet de New York - Voices from the banlieues

Cette année, la rentrée littéraire pour le livre français à New York n’a vraiment eu lieu qu’avec la venue d’une jeune écrivaine française, publiée pour la première fois aux États-Unis en juillet dernier : Faïza Guène. L’auteur de Kiffe Kiffe Demain (Hachette Littératures, 2004) et maintenant aussi d’un second roman paru en France en août Du rêve pour les oufs, chez le même éditeur, n’a pas laissé le pays indifférent… Faïza Guène est une jeune écrivaine française avant tout. Mais, pour les Américains, le fait qu’elle soit de parents algériens immigrés la place parmi un nombre croissant d’autres écrivains français, qui attirent ici un lectorat curieux de littérature enrichie du « melting-pot » culturel. La voix francophone, qu’elle provienne de l’intérieur de la France ou des recoins de la francophonie, et sa littérature sont encore très peu connues, mais les ouvrages qui les portent sont souvent synonymes de succès, comme on peut le remarquer en voyant la part qu’ils occupent dans la liste de nos titres cédés du français vers l’anglais ces dernières années. Nous y retrouvons les mêmes problématiques de l’immigration, de l’adaptation à une nouvelle culture, de l’éloignement du pays natal, de la difficulté d’assimilation et de la lutte pour prendre pied dans la société.

Dans Kiffe Kiffe demain, traduit par l’éditeur Harcourt Kiffe Kiffe Tomorrow, Faïza Guène dépeint une héroïne de quinze ans, Doria, dont les parents, immigrés du Maroc, habitent une cité de la banlieue parisienne. Elle décrit avec un humour intense les problèmes sociaux et économiques de ce milieu et les difficultés personnelles que la jeune fille rencontre – l’abandon du père, l’analphabétisme en français de sa mère – sans pour autant se décourager. Est-ce l’expérience de l’immigration et de la vie toujours plus dure que connaît la première génération qui rend le personnage si universel ? Le livre a connu un succès immédiat dans les librairies et trône encore dans les rayons de la grande chaîne Barnes and Noble, qui l’avait sélectionné dans son programme « Discover » des jeunes auteurs. Borders aussi l’avait repéré très vite pour sa promotion « Borders Original Voices Pick » et le livre a fait partie de la sélection (editor’s pick) du New York Times Book Review.

Pour mieux faire connaître son ouvrage, Faïza Guène a accepté l’invitation de plusieurs universités américaines à venir parler de son livre. Son voyage aux États-Unis, qui a pu se faire aussi grâce au soutien des services culturels de l’ambassade de France, a débuté à Los Angeles, ville mythique qui, pour l’avoir fréquemment vue filmée dans les séries télévisées, lui a paru familière. Les taxis, les grands buildings du centre ville, les allées de palmiers : du déjà vu. Plus surprenant pour elle fut la façon dont se côtoient richesse et pauvreté extrêmes en plein centre de la ville. Direction ensuite North Carolina, pour rencontrer les étudiants de Duke University, et puis ceux de University of Massachussetts, à Boston, avant de descendre à New York.

Je l’ai rencontrée à son hôtel, par un jeudi ensoleillé mais un vent glacial. Nous sommes allées à Harlem, dans le quartier qui a vu näître les premiers écrivains rap, eux aussi symbole d’un langage rebelle, d’une classe sociale et d’une génération, comme c’est le cas en France pour le verlan, qui traverse l’œuvre de l’auteur de Kiffe Kiffe Tomorow. L’après-midi s’est terminé par une conférence à l’Alliance française, suivie d’une lecture et d’une séance de signature chez Barnes and Noble. Le lendemain, Faïza Guène était l’invitée spéciale du Département de français et de l’Institut français de New York University, pour un débat, « Voices from the banlieues », auquel participait notamment l’anthropologue David Lepoutre de l’université d’Amiens, et qui fit salle comble. Il fut surtout question du verlan, de son entrée dans la langue française, de son rôle dans l’œuvre de Faïza Guène et de comment le traduire, le transposer, voire le réinventer dans la langue anglaise. La question de la traduction d’un ouvrage, dans lequel l’écriture est si intimement liée à la situation ambiante des personnages, fut traitée par Jenna Johnson, l’éditrice du livre chez Harcourt. Elle-même a beaucoup retravaillé pour le public américain la version publiée en Grande-Bretagne et laissé le verlan parfois intact (avec un lexique au début du livre). Pour Jenna Johnson, le fait que Doria soit une jeune fille qui vit des expériences communes à toutes les jeunes filles du monde fut un élément décisif dans leur décision de publier, avec la nécessité toutefois d’américaniser la traduction.

Malgré une feuille de route épuisante, du haut de ses vingt et un ans, Faïza Guène a remarquablement représenté la créativité littéraire française. Un voyage mémorable pour l’auteur, et un succès qui place le livre dans les dix meilleures ventes de l’histoire de la French Publishers’ Agency, avec plus de 30 000 exemplaires vendus en moins de six mois.

L’automne a aussi vu deux innovations dans l’édition américaine. Tout d’abord l’idée de proposer des livres à la vente en dehors des librairies, où les ventes stagnent. Et qui va jusqu’à prévoir une couverture assortie avec le genre du magasin qui le prendra : blanche, design minimaliste, pour un livre de cuisine qui sera vendu chez Habitat par exemple, ou métallique pour un autre qui se trouvera dans une station-service. L’autre grande arrivée est celle des séries, dont les éditeurs sont en train de découvrir les avantages d’un point de vue marketing et commercial : Penguin (Penguin Lives), Oxford, HarperCollins, Ivan R. Dee et Knopf, entre autres.

Dernières petites infos sur le monde du livre américain : le déménagement annoncé de Dalkey Archive Press de Normal, Illinois, pour Rochester, New York, a été annulé. Dans les semaines qui viennent, la French Publishers’ Agency se joindra à la German Book Office pour monter une exposition de livres pour enfants, à destination des éditeurs de jeunesse. Last but not least, on a eu grand plaisir à noter que, sur la liste des lectures de vacances du Président Bush cette année, figurait L’Étranger d’Albert Camus, comme l’a rapporté le New Yorker.

Lucinda Karter  -  déc. 2006
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