A l'occasion de l'invitation du Festival des cultures francophones, Francofffonies, au Salon du livre de Paris, le BIEF a organisé un séminaire de rencontres professionnelles les 15 et 16 mars 2006, destiné à des éditeurs, mais aussi des distributeurs et des libraires, de la « Francophonie du Nord ».
Les Belges, les Québécois et les Suisses ont pu mobiliser chacun une dizaine de professionnels de leurs pays, les Luxembourgeois n’ont pu, eux, envoyer de délégation.
Avant le développement des thématiques retenues qui ont donné lieu à des discussions et des échanges parfois très animés, Alain Gründ, président du BIEF, a rappelé, en introduction, que tous ces éditeurs du Nord de la Francophonie étaient confrontés à des problèmes de nature voisine. Il a ainsi évoqué les évolutions commerciales (la vente des produits culturels, dans ces zones, stagne, et l’industrie comme le commerce de l’édition connaissent une très forte concentration) ; il a également rappelé les nouveaux défis d’ordre juridique qui se développent. Enfin, dans un contexte de mondialisation accrue, la diminution de la place de la langue française, même si, et heureusement, sa zone d’influence reste très importante, ne serait-ce qu’en la comparant à celle de la langue allemande.
Le statut du livre, le mode de fixation du prix de vente et les différents dispositifs d’aides publiques
De fait, à l’intérieur de ces quatre marchés francophones, il existe des dispositifs de fixation du prix du livre très différents. Les Suisses rappellent qu’il n’y a pas de réglementation, actuellement, pour le prix du livre, même si un projet de loi, en cours d’élaboration, devrait conduire, s’il était adopté, à une moindre guerre des rabais.
En Belgique (40% de la population de ces pays est francophone), plusieurs projets de loi ont été présentés, mais aucun n’a pour l’instant abouti. De fait, il semble que le marché s’organise à partir d’une forme de « prix conseillé » ; et cela pour les 157 millions d’euros de chiffre d’affaires atteints en 2005 par les ouvrages en langue française (importés pour 70% de France). Toutefois, la pratique de la tabelle qui consiste à renchérir de l’ordre de 10% le prix de vente du livre (alors que nous sommes dans un pays utilisant la même unité de compte, l’euro) conduit à créer des discounts sur ces prix majorés, discounts qui amènent à observer des distorsions significatives dans la perception par les consommateurs de la place et du rôle des libraires, du fait d’une concurrence sur les prix parfois très agressive (un écart de prix sur le dernier Harry Potter, de l’ordre de 35%, est ainsi évoqué).
Pour le Québec au Canada, le principe d’une loi sur le prix unique du livre ne se pose pas, puisqu’il semble improbable, selon l’organisation professionnelle locale, l’ANEL, de justifier un prix fixe pour les livres en français et un prix dérégulé pour les livres anglophones.
Il est rappelé que la loi 51 (pièce maîtresse du dispositif d’aide publique du livre au Québec, adoptée il y a une trentaine d’années) vise à se protéger des industries du livre non québécoises, tout en permettant le maintien d’un réseau dense de libraires, ne serait-ce que par l’obligation qui est faite aux collectivités publiques d’acquérir leurs ouvrages chez des libraires locaux.
Pour la France, le ministère de la Culture, avec la loi sur le prix unique du livre, conduit deux objectifs : défendre la diversité de la création éditoriale et permettre, par la diversité de points de vente, l’accès au livre pour le public le plus large.
Il est rappelé que ce dispositif de mode de fixation du prix s’accompagne d’aides publiques au travers d’établissements publics comme le Centre national du livre (dans tous les domaines que sont la création, l’édition, la librairie, les bibliothèques) et les directions régionales du ministère de la culture (DRAC), mais aussi le ministère directement via, notamment, l’aide au développement de la présence du livre français à l’étranger. Au Québec, la SODEC gère les programmes de soutien du livre, par des aides au transport et à la traduction. Ces programmes représentent des montants d’aides importants pouvant aller jusqu’à 5% du chiffre d’affaires de l’édition québécoise.
Pour la Belgique, la difficulté du système institutionnel conduit à ce que les dispositifs d’aides publiques soient, pour grande part, gérés par les différentes communautés linguistiques.
La circulation des livres dans la Francophonie du Nord
Les éditeurs de la Francophonie du Nord ont longuement insisté sur les écarts de situation entre les différents pays représentés. Belges et Suisses se sont ainsi accordés pour dire que, souvent, la France, et plus particulièrement Paris, exerce une « domination culturelle ».
Dans la Belgique francophone par exemple, la pratique d’une tabelle augmente le prix des ouvrages français, tout comme en Suisse romande où ils occupent largement les rayons des librairies. Les libraires français de leur côté laissent peu de place aux livres suisses, belges ou québécois, souvent déjà « débordés » par la production française. Au Québec, ce sont ainsi 6 000 titres publiés qui ne trouvent pas leur place sur les étagères françaises chaque année ; ils sont également confrontés à une autre difficulté, d’ordre national cette fois-ci : la concurrence avec les 30 000 titres anglophones.
Parmi les autres difficultés citées, on retrouve les problèmes liés à l’augmentation et à la diversification des points de vente, ainsi qu’à l’émergence de nouveaux canaux de distribution, à savoir la vente en ligne.
En Suisse, le monde de la librairie traditionnelle a disparu (40% de points de vente en moins) depuis l’implantation des deux importantes chaînes françaises : Hachette/Payot et la FNAC, « qui ont pratiqué une politique agressive de baisse des prix et qui représentent actuellement 60% du chiffre des éditeurs ».
Le livre peut sortir également de son point de vente habituel, un professionnel suisse cite ainsi l’exemple du livre Brûlez vos graisses : échec en librairie, celui-ci connaît un franc succès dans les 150 points de la Poste qui ont décidé de le vendre. Ce phénomène s’observe également en France, où il est une conséquence de la loi sur le prix unique : la marge commerciale garantie par le livre fait de lui un produit d’appel important.
Quant à l’émergence de nouveaux canaux de vente, il s’agit à la fois d’un nouvel enjeu, mais également d’une garantie de survie pour les éditeurs indépendants. Pour les éditeurs français, ces nouveaux réseaux de vente, que sont les magasins qui commercialisent des produits très différents du livre, posent des problèmes nouveaux par rapport à la librairie traditionnelle et à la variété d’ouvrages qu’elle offre. En effet, la centralisation des achats entraîne un phénomène de « best-sellerisation » et nuit à la diversité de la présence de l’offre éditoriale.
L’ère du soupçon pour les nouveaux supports
L’autre grande question abordée au cours du séminaire a été la numérisation et la protection du droit d’auteur et, plus particulièrement, la difficulté de à tracer la limite entre l’accès à la culture pour tous et le respect du droit d’auteur*.
L’économie numérique a bouleversé le mode de distribution des produits culturels. Pour les éditeurs juridiques suisses, les licences et les droits de location sont devenus la norme et les biens se sont transformés en services, ce qui favorise la concentration de produits entre les mains de conglomérats puissants comme Google. On assiste alors à un processus de marchandisation de la propriété intellectuelle et le domaine public se rétrécit. Le projet de numérisation lancé par Google fonctionne à l’audimat, c’est-à-dire que les textes les plus demandés sont privilégiés au détriment d’auteurs moins connus mais tout aussi fondamentaux. Pour répondre à l’initiative de Google, un projet de bibliothèque numérique européenne a été lancé ; il vise à numériser des textes tombés dans le domaine public et d’autres qui sont encore sous droit. Mais, pour les éditeurs français de sciences humaines, et plus généralement de savoir, il est important de se saisir des opportunités du numérique : ils insistent ainsi sur la pertinence de l’édition électronique dans le domaine des revues en rendant compte de plusieurs projets en la matière.
S’il est impossible de « mettre un frein à la numérisation », il est en revanche indispensable « d’apprivoiser le numérique », selon les juristes présents, c’est-à-dire d’appréhender les menaces liées au pillage des œuvres en instaurant une régulation du marché et des instruments de respect du patrimoine culturel. « Les éditeurs ne craignent ni le numérique, ni l’innovation technologique. C’est seulement la spoliation de leurs droits légitimes qu’ils redoutent », a déclaré Gaston Bellemare, président de l’ANEL, au symposium de Montréal sur ce sujet. En tout cas, à l’échelle des pays de la Francophonie du Nord, les craintes liées à l’usage de ce nouveau support de reproduction et de diffusion qu’est Internet (exceptions pédagogiques, copies numériques des bibliothèques…) sont peut-être celles qui étaient le plus partagées par les professionnels présents.
* Rappelons que c’était le sujet du 6e Symposium de l'UIE qui s'est tenu à Montréal (capitale mondiale du livre 2004-2005) les 22 et 23 avril derniers.
- Synthèse établie par Hélène Ford