Après avoir occupé d’importantes fonctions éditoriales et commerciales à l’international, entre autres chez Harper Collins Publishers, Taschen France, Ipso Facto Publishers, Terrail et Vilo International, Marc Parent est depuis 2004 éditeur du Domaine Étranger chez Buchet Chastel et directeur du développement éditorial international du Groupe Libella, dirigé par Vera Michalski. Ce passionné de littérature indienne depuis plusieurs années était présent à la Foire de New Delhi.
Sophie Bertrand : Quelle est la part des auteurs indiens dans le catalogue de Buchet Chastel ? Est-ce une tradition ou une nouvelle perspective ?
Marc Parent : Le catalogue Domaine étranger propose à ce jour une dizaine de titres en fiction et en non-fiction indiennes. Mais une partie du catalogue général de la maison est tourné vers l’Inde depuis sa création dans les années trente, sous l’impulsion d’Edmond Buchet. En philosophie, en mysticisme, en yoga, en musique, la liste des auteurs indiens est impressionnante : Gandhi, Sri Aurobindo, Satprem et Mère, Iyengar...
Buchet Chastel occupe donc traditionnellement une place primordiale dans le paysage des éditeurs français publiant des auteurs indiens. On peut dire aussi que cette maison occupe une place à part, en raison d’un travail plus récent en profondeur dans le domaine tant anglophone des fictions et des documents indiens que de celui des récits issus de la quinzaine de langues primordiales du sous-continent indien (hindi, ourdou, marathi, bengali...). Les champs à défricher dans chacune de ces régions linguistiques en Inde, au Pakistan, au Sri Lanka, au Bouthan ou au Tibet s’étendent à perte de vue. Nous venons de publier par exemple une anthologie de la poésie ourdoue, et célébrerons en ourdou à nouveau le soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde en 2007, avant d’attaquer le tibétain en 2008 !
Nous sommes d’autre part très attentifs à l’émergence récente de grands documents écrits par des historiens, des économistes et/ou des sociologues, sur les grands enjeux à venir d’un pays millénaire en plein développement dont on dit qu’il remplacera très bientôt le Japon à la troisième place mondiale.
L’autre caractéristique de notre engagement de passeurs de littératures indiennes en France est faite d’une certaine réticence à seulement surfer sur la vague d’enthousiasme actuel pour l’Inde. Nous ne publions pas des fictions indiennes pour des raisons touristiques ou pour présenter la spécificité de l’Inde à un public français, ou même pour marquer les différences entre nos deux pays ou nos deux civilisations.
Si l’immense Loin de Chandigarh de Tarun Tejpal (Buchet Chastel, 2005) s’est vendu à deux fois plus d’exemplaires en France qu’en Inde et en Angleterre réunis, c’est parce qu’il a fait reculer les limites du roman et qu’il est porteur d’un message universel. C’est un roman que Tejpal a tiré de sa plongée profonde au cœur de son expérience de vie et de sa connaissance du Mahabharata. Il a été dévoré par plus de 30 000 Français qui ont été emportés par le souffle de l’histoire et se sont reconnus dans les épreuves des personnages. Il n’a pas été élu l’un des romans de l’année uniquement parce qu’il raconte l’Inde du Nord pendant les années 90.
Je pense que toute littérature contemporaine structurée par de grands mythes millénaires a une longueur d’avance sur les autres. C’est le cas du grand roman indien.
S. B. : Quelle est la perception en général des auteurs indiens par les lecteurs français ?
M. P. : Le tirage moyen des romans et des essais par nos auteurs indiens est pensé et prudent : pas plus de 4 000 exemplaires. Mais il existe des exceptions heureuses ! Nous en sommes par exemple à la neuvième réimpression de Loin de Chandigarh, qui totalise des ventes nettes en librairie de plus de 25 000 exemplaires et de plus de 32 000 si on inclut les clubs. Nous pouvons parler de best seller indien !
Sont connus du lectorat français des écrivains indiens comme Arundhati Roy qui, faut-il le rappeler, a vendu plus de deux millions d’exemplaires mondialement de son Dieu des petits riens à la suite de son Booker Prize en 1997, V.S. Naipaul en raison de son Prix Nobel de littérature en 2001, Salman Rushdie après la fatwa lancée contre lui à la publication de ses Versets Sataniques, Amitav Gosh pour son Prix Médicis étranger venu couronner son Cercle de Raison, et maintenant Tarun Tejpal pour nulle autre raison que son grand roman de lecteur.
La littérature indienne moderne et contemporaine est encore essentiellement connue et reconnue, parce qu’elle est écrite en anglais à la source : c’est ce qui justifie son appellation de littérature anglo-indienne, et ce qui lui permet de se déployer davantage au travers du monde. Mais le grouillement, la rumeur incessante, la folie de l’Inde doivent peut-être passer par une littérature issue des autres langues du sous-continent indien pour se faire entendre.
Loin de Chandigarh a été écrit en anglais, car c’est la langue première de Tarun Tejpal. C’est un anglais incantatoire et ample qui, né et façonné en Inde au contact de sa réalité même, contient et incarne la multitude des émotions, des odeurs et des excès du pays.
Un débat littéraire oppose aujourd’hui en Inde les écrivains indiens anglophones vivant à Delhi, Calcutta et Bombay, à ceux de la diaspora éparpillés entre Trinidad, Londres, New York et Vancouver. Quels sont les mieux placés pour porter le souffle et la mosaïque de l’Inde ? Les apports sont différents. Les écrivains du sous-continent qui sont souvent journalistes, entrepreneurs ou hauts fonctionnaires au contact des réalités sociale, politique voire écologique du pays, m’intéressent peut-être plus que les auteurs occidentalisés, dont les thèmes d’écriture sont davantage illustrés par des intrigues où les conditions de l’immigration indienne le disputent aux différences entre les générations d’immigrés.
S. B. : Vous étiez présent à la Foire de New Delhi. Dans ce marché du livre indien, où prédomine l’anglais, y a-t-il à votre avis des perspectives franco-indiennes ?
M. P. : Sur le milliard cent millions d’habitants que compte l’Inde, il y a trois cents millions de consommateurs dans un pays encore pauvre et lourdement illettré. Cette fois, le pays est en marche ! Lors de la dernière édition de la Foire du livre de New Delhi où je me suis rendu en tant qu’éditeur – donc d’acheteur de droits – et de développeur – donc de vendeur de droits –, j’ai pu, mieux qu’il y a même deux ou quatre ans, mesurer le potentiel du marché du livre indien. Il est immense, même si les tirages restent paradoxalement modestes : 3 000 exemplaires en moyenne par titre, pour l’ensemble des livres de littérature. Avec des exceptions comme Le Dieu des petits riens, qui s’est vendu à 92 000 exemplaires, Loin de Chandigarh à 8 000 exemplaires ou encore One night at the call center de Chetan Bhagat, un roman léger et d’actualité, qui s’est arraché récemment à 300 000 exemplaires en grande partie en raison de son prix : 99 roupies (moins de 2 euros). Autant d’indices qui préfigurent peut-être les stratégies marketing à venir...
Les groupes d’édition anglo-américains ont compris les promesses du marché indien depuis les années 90 et le Booker Prize d’Arundhati Roy. Aujourd’hui, Penguin, HarperCollins, MacMillan, Parragon sont présents sur ce marché, avec des sièges sociaux installés à Delhi. D’autres maisons de moindre envergure passent, elles, par des distributeurs pour vendre leurs livres souvent pratiques et illustrés. La demande est forte en ouvrages pédagogiques, techniques, médicaux, voire même en beaux-livres et en catalogues d’ameublement !
Quand j’achète des titres de fiction et/ou de non-fiction indiennes, j’achète les droits de traduction de langue française qui m’intéressent auprès des éditeurs indiens directement, de certains agents en Angleterre ou aux États-Unis pour les auteurs indiens représentés, ou auprès des auteurs eux-mêmes. C’est ce qui vient de se passer avec Kiran Nagarkar, un écrivain de Bombay dont je publierai le dernier roman à l’automne 2007.
Pour ce qui est de la littérature française, quelques éditeurs indiens se lancent... avec peu de succès pour l’instant, mais épaulés par les Services culturels de l’ambassade de France, qui financent certaines traductions. Je reste persuadé qu’il y a des choses à faire en liant des partenariats avec certains éditeurs indiens de littérature générale et en misant sur des livres qui racontent des histoires fortes !
Dans le domaine du livre illustré, si c’est un livre pratique répondant aux nombreuses attentes du marché ou si le sujet se rapporte à l’Inde, un éditeur français doit pouvoir en vendre deux ou trois mille en anglais à un distributeur, dans le cadre d’une coproduction qu’il contrôlerait ; ces deux ou trois mille exemplaires pourraient prolonger son tirage en anglais à destination des marchés anglo-saxons dominants.
L’Inde et la Chine, qui s’affrontent aujourd’hui comme tigre et dragon autour de tant d’enjeux industriels, offrent des prestations de qualité dans les domaines de l’impression quadri, de la photocomposition, voire même de la direction artistique. L’Inde a un avantage, qui est là encore l’anglais ; en Chine continentale, un éditeur occidental ne peut se passer d’un agent bilingue qui assurera l’interface avec un imprimeur, en Inde, il pourra travailler en direct avec un imprimeur du Karnataka.
Ce qui est certain, c’est qu’une littérature est toujours portée par la vague économique de son pays. Depuis les réformes de 1991 – après l’activité économique sous contrôle née de l’indépendance du pays en 1947 –, la croissance de l’Inde a été exponentielle, régulière et internationale. C’est un facteur déterminant pour la vitrine de sa culture. En attirant les regards de l’Occident sur son potentiel industriel, elle les oriente aussi sur sa littérature, tout aussi puissante et riche, et sur ce souffle qui nous manque tant en littérature comme dans l’économie.
- Propos recueillis par Sophie Bertrand