Une curiosité impressionnante que ce Palais de la Culture, érigé au moment du stalinisme, qui domine le centre ville de Varsovie de sa flèche massive. Organisée par Ars Polona, la Foire du livre se tenait dans la partie inférieure du Palais dont l’architecture intérieure en dédale ne facilitait pas toujours la circulation entre les 300 stands (dont 120 étrangers). Les 700 exposants au total représentant 30 pays étaient répartis sur différents niveaux, mais le nerf de la foire se trouvait au rez-de-chaussée dont l’effervescence tranchait parfois avec la fréquentation un peu moindre du deuxième étage où le stand français présentait la « Sélection foires » du BIEF.
Reflet de ce marché du livre largement ouvert aux acteurs étrangers, les grands groupes comme le Readers’ Digest, Bertelsmann Media, Wolters Kluwer, Pearson Education… étaient de ceux que l’on voyait en premier. Et l’Allemagne, invitée d’honneur de cette 51e édition dans le cadre de l’année germano-polonaise de la Culture 2005-2006, occupait bien une place centrale avec un espace vert fluo très ouvert, mêlant exposition de livres et conférences, à l’image des relations privilégiées entre les deux pays. La faible présence de stands d’Europe de l’Est – à l’exception de stands collectifs letton, lituanien, tchèque, slovaque et ukrainien – était-elle en rapport avec la volonté de la Pologne d’un ancrage à l’Ouest ? En tout cas, comme l’a constaté Antoine Bonfait, responsable des droits chez Armand Colin, Varsovie serait « une foire internationale limitée aux éditeurs étrangers œuvrant sur le marché polonais ».
Une édition polonaise qui s’affirme
Pour autant, les stands polonais de taille très diverse, nombreux et très actifs, donnaient le sentiment d’une édition en pleine expansion, dont l’un des signes est l’information régulière qui en est donnée à travers les médias. Chiffres, statistiques, classement des maisons, analyses occupent les colonnes des quotidiens, des suppléments littéraires, et bien sûr du journal professionnel Magazyn Literacki Ksiazki, dont le rédacteur en chef Piotr Dobrolecki a présenté lors d’une matinée professionnelle organisée à l’Institut français, à la dizaine d’éditeurs français présents, les caractéristiques majeures du marché polonais du livre : la part importante de la population à avoir fait des études supérieures (20%), un marché qui s’est développé trop vite dans les années de libéralisation et de l’après-censure, pour aujourd’hui se concentrer (« comme en Allemagne ou en France »), l’importance du secteur religieux dans le CA des éditeurs (sur les 11% de croissance annuelle annoncés environ 6% seraient dus à ce qu’on appelle ici les « pope books », dont certains se vendent à plus d’un million d’exemplaires !), la présence d’éditeurs de magazines dans l’édition comme Mediasat/Agora, la domination des best-sellers (Da Vinci Code, Harry Potter, les ouvrages de Paulo Coelho) dans un système de distribution qui peine à dégager des profits, en dehors des deux chaînes Empik, qui possède 60 magasins dans les grandes villes, et Matras avec 120 points de vente localisés dans des villes plus petites*.
Les acteurs polonais du livre n’ont donc pu qu’être sensibles à la présence de ces éditeurs français à la 51e édition de la foire polonaise, signe d’un intérêt qui s’était manifesté aussi il y a deux ans lors de l’invitation de 20 éditeurs et libraires polonais par le BIEF au moment du Salon du livre de Paris**, en collaboration avec l’Institut du livre de Cracovie, par ailleurs partenaire des Services culturels sur place pour monter durant l’année des actions spéciales comme par exemple La Saison du livre en Pologne.
Une participation française à la foire en rapport avec la dynamique des échanges
Le rôle fondamental joué par ces Services culturels et plus particulièrement celui de Catherine Blondeau, attachée culturelle jusqu’à tout récemment, a été souligné à maintes reprises par les éditeurs français et polonais, qui la décrivent comme « une personnalité exceptionnelle ». Et c’est d’ailleurs à leur initiative que la participation française a été renforcée, dans un contexte favorable d’augmentation des cessions de droits grâce notamment au PAP Boy Zelenski.
De son côté également, le BIEF a renforcé sa présence avec une offre de 1 800 titres provenant de près de 80 éditeurs, qui a généré des ventes et des commandes « beaucoup plus importantes que les années précédentes », selon Joanna Jakowska, responsable de la Librairie française de Varsovie, qui commercialisait les ouvrages et tient à souligner le succès particulier rencontré par le Bénézit (édition en anglais) : trois commandes fermes pour ce monumental dictionnaire des artistes publié par Gründ. Elle avait aussi organisé plusieurs animations dont des discussions littéraires, des dédicaces et un concours de dessins d’enfants sur le thème : « Quelle image avez-vous de la France ? » créant un accueil chaleureux pour le public, nombreux le week-end.
Et si les professionnels français ont apprécié aussi les conditions de travail sur ce stand, on a pourtant vu poindre une déception chez certains à l’issue de leur séjour. Delphine Ribouchon, qui venait pour la première fois, a trouvé les contacts « parcimonieux » pour un catalogue spécialisé comme celui de La Découverte, et s’est rapprochée surtout de la maison Dialog (dont une partie du catalogue concerne le monde arabe, l’Islam et le Moyen-Orient).
Plus partagée, Jennie Dorny pour le Seuil, dont le nombre de contrats de cessions avec la Pologne augmente chaque année, a pu « consolider des relations préexistantes, sans pouvoir nouer de nouveaux contacts », pas plus qu’Antoine Bonfait (Armand Colin) qui n’a pas rencontré « de nouveaux prospects éditeurs à cette manifestation ».
Opinion différente de Marc Leboucher, directeur de Desclée de Brouwer, satisfait de la quinzaine de contacts qu’il a établis et de sa rencontre avec des éditeurs qu’il ne connaissait pas. « Il y a une ouverture vers l’Europe de l’Ouest qui se manifeste par l’achat de titres du fond, comme par exemple les ouvrages de René Girard (Les Origines de la Culture chez Znak). Desclée de Brouwer, éditeur de livres religieux, de spiritualité, d’éducation, de psychologie familiale, travaille régulièrement avec les éditeurs polonais à qui ont déjà été cédés entre autres les droits d’un ouvrage de théologie Histoire de la sainteté, de Mahomet (éditions Pax), de L’enfant qui a mal (éditions Dominikanie), de La Religieuse et le Maudit (Marian Father’s Publisher)… »
Pour les éditeurs de secteurs moins porteurs en Pologne, Jana Navratil-Manent (coéditions illustrées chez Flammarion) est « restée sur sa faim », ainsi qu’Hannele Legras (Sarbacane, Rue du monde, Être) et Anne Risaliti (Hatier et Didier Jeunesse) qui ont eu du mal à repérer des partenaires possibles en jeunesse où domine Harry Potter, même s’il faut mentionner les éditions Muchomor couronnées parmi les éditeurs jeunesse européens.
Les éditeurs ont senti comme un flottement, se demandant parfois s’il ne valait pas mieux participer à des foires ciblées dans leur domaine : foire du livre religieux, Salon universitaire de l’Institut polytechnique de Varsovie ou peut-être Foire de Cracovie à laquelle se rend la totalité des éditeurs polonais, notamment de petites maisons intéressantes. Varsovie ne leur est pas apparue comme une foire de droits, « les éditeurs polonais concentrent les achats de droits à Francfort, Bologne et Londres », selon Hannele Legras.
Pour cette raison entre autres, il n’a pas toujours été facile de rencontrer les éditeurs polonais sur leurs stands, notamment lors de la journée professionnelle du jeudi, où ils étaient occupés à la fois par le public, les libraires et d’importantes réunions de la profession comme l’assemblée plénière de la Chambre polonaise du Livre. Anne Risaliti a plutôt « eu le sentiment de faire un voyage d’étude ».
La réception à l’ambassade de France, le jeudi soir, a dissipé ce sentiment avec la présence d’éditeurs très motivés dans les échanges avec notre pays.
Les éditeurs polonais entre l’adhésion et l’hésitation
Ainsi Jacek Illg, responsable des éditions Videograf situées à Chorzów, qui publient 100 titres par an dont 70% de nouveautés, a traduit du français des ouvrages très divers allant de Chevaliers du Royaume de Didier Camus, ou Kiffe kiffe demain de Faïza Guene, à Serge Joncour en passant par Didier van Cauwelaert et Bernard Werber. Son choix, explique-t-il, résulte des propositions des agents (Patricia Pasqualini de l’Agence de l’Est ou Renata de La Chapelle, souvent citées par les éditeurs), confirmées par l’avis des lecteurs de français de la maison. Il insiste aussi sur le goût des lecteurs polonais pour la fiction témoignage.
Ce que confirme Ewelina Osinska, directrice des droits chez Muza, l’une des maisons de littérature générale les plus importantes en Pologne (environ 2 500 titres au catalogue dont plus de 500 sont des traductions), qui participait à l’opération La Pologne au Salon du livre en 2004. « Oui, les lecteurs polonais aiment les récits de vie, les combats contre l’adversité au quotidien. Ils ont une passion pour Saint-Exupéry, dont Muza a traduit l’œuvre complète, et sa "philosophie de la vie" ». Au catalogue aussi des titres d’Amélie Nothomb, Philippe Besson, Tonino Benacquista, Shan Sa (un des plus grands succès), Michèle Fitoussi, Juliette Kahane, Jean-Pierre Ohl et Emmanuel Carrère, de jeunes auteurs qui, pour elle, écrivent de manière plus « internationale » qu’avant. Quelques étonnements aussi en sciences humaines où, à côté de nos philosophes classiques Sartre et Camus, on trouve Les Naufragés de Patrick Declerck, voyage ethnologique chez les SDF. Signe de l’éclectisme des lecteurs polonais, « manifestant une plus grande ouverture depuis l’adhésion du pays à l’Union européenne », à laquelle ils sont désormais favorables à 80% (contre 61% en 2004)***.
Rencontré à la foire, Bogdan Szymanik, dirigeant de Bosz, spécialisé dans les livres illustrés de photos et d’art, est plus circonspect : « Nous, nous voudrions surtout vendre les droits de nos livres, car notre passion, c’est de les faire ! » Non, pour l’instant il ne fait pas de coédition avec les éditeurs français : il préfère maîtriser un savoir-faire éditorial avant que de le partager dans ce secteur du livre illustré où sont déjà très présents les Allemands.
Grazyna Kasprycka-Rosikon, dirigeante de Rosikon Press, maison spécialisée aussi dans les arts visuels (arts religieux, peinture, sculpture, photo), qui faisait partie avec Bogdan Szymanik de la délégation du Salon du livre de Paris, s’étonne de la curiosité relative des éditeurs français, par exemple pour des livres d’artistes polonais vivant en France, comme le sculpteur Igor Mitoraj, dont les œuvres avaient été exposées à Paris dans le cadre de Nova Polska. Par ailleurs les éditeurs polonais qui peuvent imprimer des livres difficiles voudraient être reconnus à l’échelle européenne.
En ce sens, il y a une continuité entre les propos des éditeurs polonais à Varsovie et ceux entendus lors de l’opération du Salon du livre de Paris 2004 : le manque de connaissance réciproque et peut-être l’impression d’une curiosité relative de la part des éditeurs français pour l’édition polonaise pourraient expliquer certaines de leurs « réserves ». Et si d’un côté la diffusion de la culture française s’accroît incontestablement à travers le nombre de plus en plus grand de traductions, de l’autre on semble attendre des signes d’une plus grande implication des éditeurs français. C’est ce qu’a dû ressentir Jennie Dorny, lorsqu’elle déclare : « Au terme de ce voyage, le résultat me semble mitigé, tout en restant globalement positif. Nous avons pu mesurer l’importance d’élargir les relations avec la Pologne afin de se frayer un chemin parmi les Anglo-Saxons et les Allemands, qui se taillent la part belle dans les échanges avec ce pays. » On ne pourra pas dire que l’implication n’était pas au rendez-vous de la Foire de Varsovie cette année.
* Il est à noter que la revue Ksiazki a publié son panorama du marché du livre en Pologne pour la première fois en anglais (Book market in Poland)
** Voir le compte-rendu de ces rencontres et les portraits des professionnels présents
***Voir Le Monde Économie, 30 mai 2006