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"Telle que nous la voyons d’ici, la francophonie est une source littéraire riche, dans laquelle aiment puiser les éditeurs anglophones", Lucinda Karter
Le Billet de New York - La francophonie vue de New York

Dans la diaspora de la littérature française et des écrivains francophones du monde, la traduction vers l’anglais montre un terreau commun entre deux mondes unis par une même base linguistique, mais divergents quant à leur imaginaire.

Telle que nous la voyons d’ici, la francophonie est une source littéraire riche, dans laquelle aiment puiser les éditeurs anglophones. Notre catalogue peut, suivant les années, contenir jusqu’à 10% de titres d’auteurs francophones, ou du moins de titres publiés en français et donc découverts par le monde francophone bien que n’appartenant pas à celui-ci.
Dans un climat éditorial peu prévisible, les éditeurs américains ne font pas une aussi grande différence entre littérature française et livre francophone – telle que nous la ressentons à la French Publishers’ Agency – : ce sont avant tout des ouvrages en français, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas en anglais ce qui est un désavantage, mais un désavantage moindre que d’être dans une autre langue que le français.

De la littérature française contemporaine
Il fut un temps où les écrivains français pouvaient s’attendre à une traduction presque simultanée de leur œuvre, comme ce fut le cas pour Montesquieu, Rousseau, et Diderot*. Cette époque est révolue mais certains indicateurs montrent que cela commence à changer pour certains titres, et cela en lien direct avec la langue française et la francophonie.

Une très faible proportion des nouvelles parutions françaises – elle est encore moindre pour les autres langues – donnera lieu à une traduction vers l’anglais dans les vingt-quatre mois suivant leur première publication. Pour les jeunes auteurs, il faut qu’ils aient acquis une certaine notoriété en France et s’inscrivent dans les listes des meilleures ventes françaises, mais aussi qu’ils aient déjà été publiés chez une douzaine, voire une vingtaine d’éditeurs à travers le monde, avant d’arriver à faire pencher un comité éditorial américain en leur faveur. L’originalité et l’audace d’un livre peuvent, d’après certains éditeurs américains, permettre à un ouvrage de surmonter plus facilement ces obstacles. D’autres avancent sa nature érotique ou sa brièveté… Toujours est-il qu’un phénomène international attirera plus l’attention.

À part les cas exceptionnels, l’attention de l’édition américaine pour l’œuvre en traduction est, comme les statistiques le montrent, très faible. Seulement 2 à 3% des titres publiés sur ce marché gigantesque sont réservés à la prose ou aux fruits de la recherche venant de l’étranger. Pour les preneurs de décision des maisons d’édition, si une œuvre littéraire – ou autre – ne possède pas les éléments mentionnés ci-dessus, il faut qu’il y ait « autre chose ». 

De la littérature francophone : cet « autre chose » que cherchent les éditeurs et les lecteurs américains
La littérature francophone, en anglais « francophone literature », de la Belgique à Haïti, du Québec au Cambodge et jusqu’au Sénégal, a de plus en plus souvent cet « autre chose » que cherche un nouveau public sensibilisé à une culture globale. Comme l’ont prouvé les deux premières éditions du New York Festival of International Literature fondé par Salman Rushdie, l’intérêt du public pour la littérature non-anglophone est plus important que dans les années passées. Il suffit de regarder les catalogues de certaines presses universitaires longtemps consacrés à la littérature étrangère incluant celle de la francophonie. Très significative aussi la création il y a deux ans du site Words Without Borders, et aussi le démarrage d’une grande initiative de marketing pour le soutien des livres en traduction, « Reading the World : American Publishers, Booksellers, and Readers » qui célébre désormais le mois de mai comme « World in Translation Month ». Dans leur programme de mai 2006, quarante titres figurent, provenant de vingt-deux pays. Parmi ceux-ci quatre sont d’auteurs français, et deux d’auteurs francophones (de Haïti et de Belgique).

La richesse du mélange entre les cultures et les langues qui est l’un des fondements de la francophonie, retrouvera peut-être un jour une place aux États-Unis. Il est des indications que le français comme seconde langue revient dans l’État du Maine au moins, comme en témoigne l’article du New York Times « Long Scorned in Maine, French Has Renaissance ». Il y est question du retour de l’enseignement bilingue et d’échanges économiques entre l’État du Maine et la France. Marguerite Yourcenar se réjouirait aujourd’hui, on imagine.

La langue française, une passerelle vers une traduction en anglais
Du point de vue de l’accessibilité à l’édition américaine, il y a l’anglais, le français, et tout le reste (mis à part peut-être l’espagnol de l’Amérique latine) est un tiers monde linguistique. Encore une fois, il suffit de regarder les chiffres. Mon homologue à la German Book Office, Riky Stock, rapporte que c’est du français que proviennent 60% des titres mentionnés dans Publishers’ Weekly, source de son étude comparative sur la présence d’œuvres littéraires ou de sciences humaines ou autres, traduites d’une autre langue. L’allemand occupe la deuxième place, suivi de l’espagnol, de l’italien, et du japonais. Très souvent les éditeurs témoignent avoir attendu l’édition française pour découvrir un auteur. Il en a été ainsi pour L’Invité de Hwang Sok-Yong, ainsi que pour l’auteur chinois Bi Feiyu dont L’Opéra de la lune et Trois Sœurs ont été cédés par Philippe Piquier à un éditeur américain, pour une traduction du chinois, rendue possible par son passage dans une édition en langue française. On compte de la même façon parmi nos cessions des traductions françaises du farsi, du bulgare, du slovène entre autres.

Pour nombre de nos interlocuteurs, le simple fait qu’un livre a été découvert par un éditeur francophone, traduit et édité en langue française, veut aussi dire que le français donne accès à des cultures du monde entier que les anglophones, faibles en langues étrangères, ne pourraient pas découvrir autrement. En effet, le français est encore la langue la plus lue dans les maisons d’édition américaines, tradition et liens intellectuels entre les deux pays obligent.

Titres cédés en 2005 par l’antenne du BIEF à New York
La Théorie des nuages, Stéphane Audeguy, Harcourt
Le Temps du métissage, Jacques Audinet, Rowman & Littlefield
La Psychanalyse à l’épreuve de l’Islam, Fethi Benslama, University of Minnesota Press
Le Très-bas, Christian Bobin, Shambhala
Garçon manqué, Nina Bouraoui, University of Nebraska Press
Le Jardin dans l’île, Georges-Olivier Châteaureynaud, Words Without Borders
De Jérusalem à Munich, Abou Daoud, Arcade
Ma cuisine à fleur d’épices, Philippe Delacourcelle, University of Nebraska Press
Trois Rêves au Mont Mérou, François Devenne, Words Without Borders
Le Chevalier de Sainte Hermine, Alexandre Dumas, Pegasus Books
Le Pacifique à mains nues, Maud Fontenoy, Arcade
Mon propre rôle, Serge Gainsbourg, Tam Tam
Les Caraïbes, Oruno Denis Lara, Markus Wiener
Tout est pur pour celui qui est pur, Jean-Yves Leloup, Inner Traditions
La Promesse de l’ange, Frédéric Lenoir et Violette Cabesos, Pegasus Books
Vichy et la chasse aux espions nazis, Simon Kitson, University of Chicago Press
African Psycho, Alain Mabanckou, Words Without Borders
African Psycho, Alain Mabanckou, Soft Skull Press
Temps de chien, Patrice Nganang, Words Without Borders
Traité d’athéologie, Michel Onfray, Arcade
Traité d’athéologie, Michel Onfray, Penguin Canada
Bordeaux Bourgogne : Les passions rivales, Jean-Robert Pitte, University of California Press
Parole de terre, Pierre Rabhi, Inner Traditions
Le Juste II, Paul Ricoeur, University of Chicago Press
La Naissance du goût, Nathalie Rigal, Inner Traditions
Art et Archéologie islamistes en Palestine, Myriam Rosen-Ayalon, Left Coast Press
Le Vieux Jardin, Hwang Sok-Yong , 7 Stories
L’Eau : source de vitale de votre santé, Christopher Vasey, Inner Traditions
La Cure de petit-lait, Christopher Vasey, Inner Traditions
Les Cures de santé, Christopher Vasey, Inner Traditions
Les Morts ont tous la même peau, Boris Vian, Tam Tam
Et on tuera tous les affreux, Boris Vian, Tam Tam
Mythologie chrétienne, Philippe Walter, Inner Traditions

* Encyclopedia of Translation, vol. 1, Olive Classe, Fitzroy Dearborn Publishers, 2000

Lucinda Karter  -  sept. 2006
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