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La présence du livre scolaire français dans les pays francophones du Sud

La présence du livre français, notamment scolaire, dans les pays francophones du Sud est de plus en plus menacée : le constat ne date pas d’hier, mais rien ne permet de croire que la situation va se retourner. Le français certes reste langue d’enseignement pour un grand nombre de pays d’Afrique, en deçà et au-delà du Sahara. Mais pourtant les conditions de publication et d’approvisionnement de livres français s’y détériorent.

La diffusion classique subit les conséquences de la chute du pouvoir d’achat des familles entamée depuis la dévaluation du franc CFA. Cette baisse, relayée et amplifiée par l’effondrement du système de distribution, est partiellement compensée par l’émergence d’une trompeuse économie de marchés publics dans laquelle les États, aidés par les bailleurs de fonds internationaux, se substituent aux familles. Or ces bailleurs posent des conditions qui sont de plus en plus défavorables aux éditeurs non africains, considérés comme les derniers avatars de la colonisation. Les États eux-mêmes (et qui pourrait leur en vouloir) aspirent à l’autonomie éditoriale et favorisent l’émergence de chaînes du livre locales et de maisons d’édition nationales. Tout semble concourir au même résultat à terme : le retrait d’Afrique des éditeurs étrangers, et plus spécifiquement français.

Aujourd’hui, pourtant, force est de constater que, sauf notables exceptions, seuls les éditeurs français sont capables de produire des ouvrages dans la qualité, la quantité et les délais de cahiers des charges de plus en plus acrobatiques, et, ironie du sort, pour des prix aussi bas. Paradoxalement, nombre d’États africains francophones réalisent que pour produire mieux et moins cher du livre scolaire, il faut le délocaliser en Europe.

Les raisons en sont multiples : l’édition de livre scolaire, c’est une chaîne technique complexe, une tradition plus que centenaire de savoir-faire éditorial et un exercice d’équilibre constant entre idéaux pédagogiques et réalité du terrain. À tel point que certains pays qui, sur injonction plus ou moins forte des bailleurs de fonds internationaux, avaient décidé ces dernières années d’assumer seuls l’édition de leurs ouvrages scolaires rencontrent les pires difficultés et songent à reprendre contact avec les éditeurs européens qu’ils ont écartés naguère.

On voit bien que dans une situation aussi écartelée entre désirs et réalité, seule la coédition semble être la bonne solution, puisqu’elle permet d’avoir recours au savoir-faire européen tout en garantissant au pays partenaire une part de maîtrise et de profit. C’est d’ailleurs ce que prônent aujourd’hui, officieusement, les bailleurs de fonds.

Les deux maisons d’édition d’Hachette Livre international (HLI), Edicef et Hatier International, tirent aujourd’hui près de 55% de leur revenu net de la coédition. Effet d’anticipation ? Non, de tradition. HLI voit depuis toujours trois intérêts à la coédition : le partage des savoirs, des risques et des territoires. Et les importances relatives de ces différents facteurs produisent autant de modes différents de coédition, qu’on peut essayer de grouper en trois grandes familles.

La première rassemble des coéditions où l’on donne beaucoup plus d’importance au partage des compétences qu’à celui des coûts. Nous produisons de nombreux ouvrages en coédition avec les centres nationaux de documentation pédagogique des pays africains. Dans ce cas, l’investissement financier est très déséquilibré, puisque majoritairement porté par HLI. En revanche, nous partageons nos savoirs : les organismes pédagogiques apportent leur connaissance des programmes et des auteurs susceptibles de les mettre en œuvre, HLI sa chaîne éditoriale et technique.

Le second type de coédition consiste à partager complètement le risque financier et les investissements. C’est ainsi que nous coéditons à égalité avec de nombreuses maisons d’édition africaines ou autres, et de toutes sortes. Au Gabon, nous coéditons avec un éditeur de presse, au Liban, avec un distributeur que nous avons accompagné dans son désir de passer à l’édition, etc.

Le troisième type de coédition, plus ancien, est sans doute amené à se développer encore. Dans un marché de plus en plus tendu, il a semblé plus raisonnable de se rapprocher de nos concurrents historiques dans certaines zones. C’est ainsi que dans les pays marqués par la pratique de deux langues, comme le Cameroun, nous avons passé des accords de coédition avec une maison anglaise, de façon à croiser nos interventions, sur l’enseignement de l’anglais aux francophones, et du français aux anglophones.

À dire vrai et depuis longtemps, Hachette Livre International s’efforce de susciter ou de fédérer des initiatives locales et participe ainsi à l’émergence de chaînes nationales du livre. Nombre de nos coéditions sont aujourd’hui passées avec des maisons d’édition que HLI a largement contribué à créer, et où nous gardons souvent des intérêts minoritaires. C’est le cas en Côte d’Ivoire aujourd’hui, ce sera le cas ailleurs demain. Dans ces coéditions, les charges et les risques sont partagés, les savoir-faire aussi. À tel point qu’aujourd’hui nous avons suffisamment sécurisé nos coopérations pour être capables de coéditer des livres dans des langues que nous ne maîtrisons pas, qu’il s’agisse d’arabe, de turc ou de ouolof.

Ce rapide panorama de la coédition pourrait laisser penser qu’elle est la panacée de toutes les difficultés d’implantation et de survie du livre français dans les pays francophones du Sud. Il est vrai qu’une telle stratégie substitue à l’impérialisme d’antan des relations de commerce équitable entre pays technologiquement avancés et pays émergents. Mais il serait malvenu de sombrer dans l’angélisme. Dans ce transfert quotidien de technologie que consent l’éditeur français qui coédite, charge lui incombe de veiller à ce que l’excellence de son savoir-faire reste suffisamment patente pour ôter toute tentation au coéditeur local de s’en passer. À charge pour le coéditeur d’être suffisamment dynamique dans son approche du marché pour que son rôle n’y soit pas contesté : coédition n’est pas fusion.

- Jean-Michel Ollé
Directeur éditorial, Hachette Livre international

 -  mars 2006
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