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Portrait et entretien de professionnels
La présence du livre français dans les pays francophones du Sud : entretien avec Bertrand Cousin

Auteur du mémorandum au SNE sur la présence du livre français dans les pays francophones du Sud, Bertrand Cousin répond à quelques questions sur ce sujet.

BIEF : Que ne trouve-t-on pas comme appui auprès des Organisations internationales ?
Bertrand Cousin : L’édition française est déçue par la Banque mondiale. Celle-ci a pourtant, dès 1998, publié une doctrine positive dans un mémorandum « Education publishing in global perspective », renforcé par le programme « Education pour tous ». L’apprentissage des langues, des chaînes du livre solides, des partenariats avec des éditeurs locaux, la mise à disposition de moyens financiers importants : tout cela devrait se traduire par la construction d’écoles et l’équipement des classes. En réalité, les éditeurs français sont soupçonnés d’entretenir des relations de type colonial, reproche qui bizarrement ne concernerait pas les Anglais. Il sera nécessaire que les pouvoirs publics français ouvrent un dialogue vigoureux avec la Banque mondiale – en liaison avec les éditeurs – pour que ces derniers ne soient pas défavorisés et surtout pour mettre en place des programmes permettant l’alphabétisation des tout-petits.

Et concernant l’Union européenne… ?
B. C. : Alors que l’édition est la première industrie culturelle en Europe, elle est la mal-aimée des institutions européennes. Toutes les aides sont concentrées sur l’audiovisuel et le cinéma. Certes, le livre très accroché à sa langue n’a que rarement une dimension transfrontalière, mais il contribue d’une manière fondamentale au développement des pays du tiers-monde, l’alphabétisation, l’éducation et la formation en étant les facteurs-clés. Des sommes très importantes figurent dans les budgets communautaires : la nécessité de trouver des accords entre plusieurs éditeurs de plusieurs pays européens et locaux, la complexité de procédures coûteuses, le caractère de prêts remboursables, sont autant d’obstacles à une aide efficace à l’exportation de livres et, plus généralement à la diffusion de livres. Il y a de l’argent qui existe dans les caisses de la Commission européenne et il est impossible de l’utiliser !

Les instances de la francophonie apportent quel type de soutien pour enrayer ces phénomènes ?
B. C. : Jusqu’au 1er janvier 2006, il existait deux institutions non coordonnées, voire rivales : l’Organisation internationale de la francophonie – l’organe politique et diplomatique – et l’Agence intergouvernementale de la francophonie qui en était l’administration opérationnelle. Une réforme opportune vient de fusionner et de rénover ces deux organismes. Il conviendrait de préciser le champ des actions mises en œuvre par la Direction de l’éducation et la Direction de la langue et de l’écrit dont les moyens sont particulièrement modestes, au regard des besoins et de l’importance des objectifs (les crédits de ces deux directions s’élèvent ainsi, selon les derniers chiffres communiqués, à seulement 11 millions d’euros par an). De plus, la coordination avec les autres bailleurs de fonds mériterait d’être améliorée.

Enfin, quel(s) rôle(s) joue(nt) actuellement les pouvoirs publics français en faveur du livre et de la lecture dans la francophonie du Sud ?
B. C. : S’agissant des pouvoirs publics français, il faut distinguer plusieurs strates.
La première, la présidence de la République, le ministère de la Coopération et de la Francophonie, est coutumière de grandes réunions et de colloques aux quatre coins de la francophonie, à l’inauguration diplomatique de manifestions culturelles. Cela permet naturellement de tisser des liens politiques, mais peut s’apparenter parfois à des vœux pieux sans effets opérationnels.
La deuxième strate est celle des administrations qui comportent une dizaine de bureaux et agences dépendant du ministère des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Culture. Il y a là un risque d’éparpillement, parfois de rivalités, et des structures aussi éclatées ne peuvent pas toujours opérer dans un souci de cohérence et de complémentarité de l’action publique. Une réflexion sur une réorganisation s’impose et l’idéal serait probablement de s’orienter vers la création d’une agence unique, comme le British Council, un tel outil pouvant plus aisément concentrer et coordonner les moyens sur le terrain.
La troisième strate est celle des postes diplomatiques dont les agents des services culturels sont de formation disparate, avec des degrés de connaissance du fonctionnement de l’économie du livre très inégaux. Trop souvent dans ces postes, la relation avec les éditeurs privés, mais aussi avec les libraires locaux, reste très insuffisante comme on a pu le constater pour la mise en place de méthodes de français langue étrangère ou pour la fourniture des ouvrages.

Deux rapports récents, celui du sénateur Louis Duvernois et celui d’Hubert Astier traitent en partie le sujet qui est le vôtre. Retrouvez-vous dans ces deux textes, des idées que vous développez ?
B. C. : Le constat de l’affaiblissement de la langue française, de l’éparpillement de nos actions culturelles dans les pays francophones du Sud, des difficultés graves rencontrées par les éditeurs français, du recul de l’influence diplomatique est largement partagé. À telle enseigne que le Sénat avait confié à Louis Duvernois, président en outre du réseau des Alliances françaises, un rapport approfondi sur la stratégie d’action culturelle de la France. C’est une « volée de bois vert », débouchant sur une myriade de propositions qui vont au-delà du livre. De son côté, le ministère de la Culture avait confié à un inspecteur général, M. Hubert Astier, un rapport sur la politique en faveur de la langue française.

Le mémorandum reprend avec conviction de nombreuses propositions de ces rapports, qui devraient être prises en considération par le gouvernement français pour une relance offensive à l’occasion de l’année 2006, année officielle de la francophonie.

Au-delà des instances publiques, vous préconisez des actions professionnelles. Lesquelles ?
B. C. : Il ne suffit pas d’observer ce qui se passe chez les acteurs institutionnels. L’édition doit tout faire pour plus de coordination et d’efficacité de l’action des outils dédiés à l’international dont elle dispose. Aujourd’hui existent le Syndicat national de l’édition avec sa commission internationale, le Bureau international de l’édition française (BIEF) qui assure un rôle de promotion de l’édition française dans le monde, réalise des études de marchés et organise des séminaires professionnels, la Centrale de l’édition, compétente pour les assurances, l’interface avec la COFACE et le groupage du transport d’ouvrages, le Centre d’exportation du livre français (CELF) qui prend les commandes, les centralise et assure la fonction export.

En association avec les libraires, existe le puissant Cercle de la librairie. Je propose que l’action de ces organismes soit plus coordonnée et qu’une réflexion sur les pays et les zones géographiques prioritaires soit rapidement mise en œuvre. À cette fin, je propose dans mon rapport qu’un comité de pilotage soit mis en place sous l’égide du président du BIEF. Ce comité qui devrait se réunir tous les trimestres ferait le point sur les actions menées par les ministères et agences concernés comme par l’interprofession.

La diffusion du livre français vers le Sud est, vous l’avez dit, un enjeu économique mais aussi plus largement un enjeu de civilisation, ou du moins de société. Faut-il un renforcement des moyens, comme des politiques, des pouvoirs publics français ? À cet égard, vous évoquez l’importance du rôle qu’aurait un « missi dominici » dont vous appelez la nomination de vos vœux. Où en sont vos contacts avec les autorités publiques après la remise de votre rapport ?
B. C. : Ce n’est certes pas un mémorandum du Syndicat national qui peut, à lui seul, arrêter la francophonie sur la pente du déclin. Le diagnostic de ceux qui en ont analysé les causes est commun et beaucoup d’idées et de propositions sont sur la table. Elles ne sont pas forcément toutes réalistes ou opportunes. C’est pourquoi nous demandons que le gouvernement nomme rapidement un « missi dominici », un chargé de mission de très haut niveau qui puisse faire le tour de la Banque mondiale, de la Commission européenne, des instances de la francophonie et des administrations françaises pour concevoir un plan d’action avec des mesures ambitieuses, simplifier les structures, concentrer et coordonner les moyens, fixer des calendriers… Il ne s’agit pas de dépenser plus dans le contexte budgétaire actuel, mais de dépenser mieux.

Propos recueillis par Jean-Guy Boin  -  mars 2006
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