Marie-José d’Hoop, responsable des droits étrangers aux Belles Lettres : « le marché russe est florissant »
Pour Marie-José d’Hoop, le marché des droits avec la Russie est récent. Cela fait environ trois-quatre ans qu’elle travaille avec les éditeurs russes, et aujourd’hui avec une vingtaine d’entre eux, dont Progress (qui fait partie de l’association Agora regroupant des éditeurs de sciences humaines, notamment pour la distribution), Veche, N.L.O., Rosspen, Molodaïa Guardia, Sophia.
Au cours des deux années 2003-2004, 14 contrats de cessions de droits de traduction en langue russe ont été signés avec des éditeurs russes sur une totalité de 20 à 30 contrats par an.
Si un intérêt personnel pour la langue russe et la rencontre avec l’agent Anastasia Lester l’ont décidée à prospecter ce marché en pleine évolution, elle a par la suite consolidé ses contacts en se rendant chaque année depuis sa création au Salon Non-fiction de Moscou. Jamais à la grande Foire du livre de septembre, car, dit-elle, « les éditeurs russes présents au Salon –la majorité des éditeurs- y sont plus disponibles », et les conditions de travail sont meilleures pour présenter le catalogue de droits étrangers d’une trentaine de titres d’une petite maison, spécialisée dans les ouvrages sur l’Antiquité (certains jusqu’à la Renaissance), nécessitant des interlocuteurs bien identifiés.
Qu’est-ce qui intéresse les interlocuteurs russes ? « Le débat d’idées, la philosophie, l’esthétique, l’histoire de l’art. » Ainsi Philippe Sers, auteur de Totalitarisme et Avant-gardes, a rencontré le succès en Russie (voir plus bas). L’histoire aussi, abordée par la vie quotidienne, comme par exemple dans les ouvrages de la collection « Realia », les biographies, les « Figures du savoir » (sur les grands penseurs de l’humanité, philosophes, scientifiques), les « Guides Belles-Lettres des civilisations »… Autant dire presque toutes les collections de son catalogue, auxquelles on peut rajouter la collection « 50 Questions » publiée par Klincksieck.
La prochaine traduction vers le russe devrait être celle du livre de Pierre Vidal-Naquet L’Atlantide : petite histoire d’un mythe platonicien, pour lequel deux options ont déjà été retenues.
Concernant les conditions contractuelles, Marie-José d’Hoop précise que « le montant des à valoir ne peut pas être élevé (entre 500 et 1000 euros), mais les universitaires sont surtout attachés à la circulation des idées, au renom qu’une publication à l’étranger leur apporte et aux échanges entre chercheurs d’une même discipline ». Ces à valoir sont déjà le signe d’un marché plus transparent, où se pratiquaient avant les droits d’auteurs forfaitaires.
Le tirage pour une traduction du français se situe en moyenne autour de 3000 à 5000 exemplaires. Et il faut mentionner les aides apportées par le CNL pour plusieurs de ces ouvrages.
Pour Marie-José d’Hoop, la Russie fait partie des pays qui se montrent le plus dynamiques après les pays d’Europe centrale et avant la Chine.
Liste des titres vendus en 2003-2004 par Les Belles Lettres
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Totalitarisme et avant-gardes, Philippe Sers
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Icônes et Saintes Images. La représentation de la transcendance, Philippe Sers
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L’Avant-Garde radicale (en cours), Philippe Sers
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Les modes à Rome, Jean-Noël Robert
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Les plaisirs à Rome, Jean-Noël Robert
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Communiquer en Grèce ancienne, Corinne Coulet
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Auguste (biographie), Jean-Pierre Néraudau
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Tolkien, les univers d’un magicien (essai), Nicolas Bonnal
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Gouverner et nourrir en Russie, Tamara Kondratieva
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Les religions du monde, Nadine Goursaud
Collection des "Guides Belles Lettres de Civilisation" :
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Rome
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La Grèce classique
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L’Inde classique
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L’Empire ottoman
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Venise au Moyen Age
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La Chine classique
- Propos recueillis par Catherine Fel
Le témoignage de Philippe Sers
Voyage en Russie, 23-30 janvier 2005
La sortie d’un livre est toujours un événement pour l’auteur. En Russie, elle a presque le caractère d’une liturgie. Dans l’accueil à Moscou, pour la publication de mon ouvrage Totalitarisme et avant-gardes (Belles Lettres 2001, réédition 2003) en russe aux éditions Progrès-tradition, rien ne manquait, et cela, grâce à la gentillesse et à l’efficacité d’Alexis Berelowitch, et à ses bonnes relations avec les milieux de la pensée en Russie.
J’ai tout d’abord été invité à donner un séminaire au Centre d’art contemporain pour présenter mon tout dernier livre, L’avant-garde radicale, le renouvellement des valeurs dans l’art du XXe siècle (Belles Lettres 2004). J’ai exposé à cette occasion mes analyses selon lesquelles la révolution de l’avant-garde se concentre autour de l’élaboration de nouveaux instruments d’évidence. Apparaissant principalement dans le champ du visuel, elles débouchent sur une implication personnelle du créateur dans une entreprise de rénovation du champ des valeurs. Ce propos a été reçu avec d’autant plus d’intérêt, me semble-t-il, qu’il complétait l’analyse de l’ouvrage précédent, Totalitarisme et avant-gardes, dont la traduction en russe avait déjà été lue avec beaucoup d’attention, les deux livres contredisant radicalement la thèse qui a pu être avancée selon laquelle l’aboutissement logique des efforts des avant-gardistes était le déploiement totalitaire de l’esthétique stalinienne. J’ai rappelé que l’avant-garde radicale (abstraction, dadaïsme) avait manifesté une solidarité de nature avec les principes anti-totalitaires (identification personnelle de la valeur, relation absolue à l’absolu). Les questions ont été nombreuses et riches, conduisant à des approfondissements par analyses d’œuvres en particulier.
La séance a duré presque quatre heures. Le deuxième séminaire était à l’Université RGGU et a été consacré à un exposé autour de mon livre Résonance intérieure. Dialogue avec Yolaine Escande sur l’expérience artistique et sur l’expérience spirituelle en Chine et en Occident (Klincksieck, 2003). J’ai exposé les principes méthodiques et les résultats de ce travail qui a consisté à identifier les convergences entre la tradition lettrée chinoise et le travail de l’avant-garde occidentale du début du XXe siècle. Le débat a porté sur les perspectives ouvertes pour l’interprétation de l’œuvre d’art et pour la philosophie de la création artistique, en particulier les fonctions cognitives de l’œuvre dans les arts libres (peinture poésie, musique et, en Chine, calligraphie), à partir des principes mis en œuvre dans cette comparaison. De nombreux philosophes et sinologues étaient présents pour participer à ce débat qui s’est également prolongé assez tard.
La troisième manifestation a eu lieu au Centre franco-russe des sciences sociales et humaines dirigé par Alexis Berelowitch. Il s’agissait de la « présentation » du livre Totalitarisme et avant-gardes en russe. Trois exposés très détaillés sur le livre ont été faits. Tout d’abord par l’éditeur lui-même, Boris Oréchine, qui a expliqué les principes qui le guidaient dans son entreprise et les raisons de son choix, puis par deux collègues universitaires, très documentés sur mes travaux, qui ont parlé de l’intérêt scientifique que suscitaient ces analyses qui articulent judéité, christianisme et avant-garde comme une posture de résistance radicale au totalitarisme. Le caractère irréductible de cette résistance est confirmé par la commune détestation que leur vouent l’hitlérisme ou le stalinisme. Un tel antagonisme révèle la profondeur morale et métaphysique des premières avant-gardes et conduit à un nouveau système d’interprétation que ce travail se proposait de mettre en place. J’ai concentré mon exposé personnel qui a suivi ces interventions sur le mécanisme des falsifications opérées sur la création artistique dans les deux cas en appuyant ma démonstration par des projections d’images. L’argumentation que j’ai développée montrait que le principe même de la falsification nous met sur la piste des fonctions de vérité de l’art dont le livre offre un certain nombre d’exemples.
La générosité de l’accueil a été à la hauteur de l’attention portée au contenu philosophique du livre. Les échanges ont été chaleureux et prometteurs. Ce séjour un peu fatiguant en hiver (date de sortie du livre oblige !) était extrêmement vivifiant grâce aux nombreuses rencontres et discussions qu’il a permis.
- Philippe Sers