Promouvoir l’édition française à l’étranger




        
Recherche avancée
 
Article

Plus d'images...

"Nous avons attendu ce moment très longtemps et c’est un bonheur de voir les jeunes retrouver le goût des livres", Mikhaïl Markotkine, directeur des éditions Rosmen
L'édition pour la jeunesse en Russie

Qui édite aujourd’hui des livres pour enfants en Russie ? Lesquels ? Avec quels objectifs, quelles méthodes, quel succès ? Irina Balakhonova présente et interroge quelques éditeurs, souligne les principales tendances de l’édition jeunesse et s’interroge sur ses perspectives d’évolution.

Selon les données publiées par la revue professionnelle Le Commerce du livre, la Russie compte 6 000 maisons d’édition qui ont réalisé en 2003 un chiffre d’affaires de 1,5 milliard de dollars. La croissance annuelle oscille entre 15 et 20%. On peut parler de surproduction, puisqu’une librairie moyenne n’accueille qu’un livre sur cinq publiés environ. Pour autant, la situation sur le marché du livre d’enfants n’est pas univoque. L’augmentation constante des ventes explique l’optimisme des plus grands éditeurs, tandis que parents, professeurs et bibliothécaires se montrent sérieusement préoccupés par l’absence sur le marché d’une littérature moderne de qualité –russe et étrangère –, qui aiderait les enfants dans le difficile passage à l’âge adulte et la compréhension du monde. La littérature moderne n’est pas présente dans les écoles, et les bibliothèques n’ont souvent pas les moyens d’acquérir les nouveautés.
Nous pouvons commencer ce petit tour d’horizon par une des plus grandes maisons d’édition actuelles spécialisée dans le livre d’enfants, Rosmen, créée en 1992 et qui se positionne sur le créneau de la littérature familiale. C’est elle qui publie dès 2000 Harry Potter en russe et dispose également des droits pour la célèbre trilogie de Pullman À la croisée des mondes. À un moment où l’on ne trouvait plus aucun livre sur le marché russe – les éditions d’État avaient disparu – Rosmen débute avec un emprunt de 50 000 dollars, utilisés à la publication des Contes de Grimm, tirés à 500 000 exemplaires et épuisés en un mois et demi. Aujourd’hui un tel tirage coûterait 15 fois plus cher. Dès 1994, Rosmen se lance dans les encyclopédies de vulgarisation scientifique destinées aux enfants. Les tirages oscillent entre 100 000 et 200 000 exemplaires et sont épuisés en quelques mois. En 1998, Rosmen contrôle environ 40% de ce marché et possède plus de 340 titres à son catalogue.
 
Grâce à l’appui de partenaires étrangers, Rosmen survit au krach de 1998, fatal à la plupart des éditeurs, et ses encyclopédies se vendent dès l’année suivante dans les pays de l’Est ainsi qu’en Allemagne et en Italie. Mikhaïl Markotkine, le directeur, se montre optimiste : « Harry Potter nous a coûté cher en termes de droits mais jusqu’ici les quatre premiers volumes se sont vendus à 3 millions d’exemplaires ». Pour lui, Harry Potter a réveillé en Russie l’intérêt pour la littérature de jeunesse, qui se trouvait jusque-là dans une situation catastrophique : « le secteur jeunesse ne marchait pas fort, avec des tirages, quand on avait de la chance, qui ne dépassaient pas 7 000 exemplaires par année. Hormis la satisfaction morale, cela n’apportait pas grand-chose. Depuis, la situation s’est retournée, avec des tirages intéressants, outre Harry Potter, pour les livres de Philipp Pullman ou Jacqueline Wilson. Nous avons attendu ce moment très longtemps et c’est un bonheur de voir les jeunes retrouver le goût des livres ».
 
On peut cependant estimer que l’engouement pour Harry Potter n’a pas changé grand-chose pour la littérature jeunesse en Russie : pratiquement aucun grand éditeur n’ose lancer de nouveaux auteurs ou prendre de nouvelles orientations. On retrouve toujours les mêmes encyclopédies, les mêmes séries et la littérature étrangère n’est représentée que par sa production la plus commerciale. Pourtant Mikhaïl Markotkine veut espérer que « de nouveaux auteurs russes pour enfants vont peut-être apparaître, de la même façon que, dans le domaine du polar, des auteurs russes contemporains, comme Alexandra Marinina ou Boris Akounine, ont brusquement supplanté Agatha Christie et James Hadley Chase. On a besoin d’auteurs dans lesquels les enfants russes puissent se reconnaître ». Le directeur de Rosmen doit quand même concéder que ce renouveau se fait attendre. « Nous continuons de publier des valeurs sûres comme Grigoriï Oster ou Edouard Ouspensky, mais à part eux il n’y a personne. Je pense que la plupart des écrivains en Russie aujourd’hui s’orientent plutôt vers la littérature adulte, d’abord parce que ça marche mieux, ça se vend mieux et sans doute aussi parce qu’il est plus facile d’écrire pour des adultes ».
 
Mikhaïl Morozov, responsable de la maison d’édition Egmont-Russie, filiale du groupe international danois, ne se montre pas moins critique vis-à-vis des « malheurs de la littérature russe ». Egmont – une des cinq grandes maisons d’édition russe dans le secteur jeunesse – s’est spécialisé dès 1992 dans le créneau des journaux illustrés qu’on appelle ici « de marque », du genre Disney ou Barbie où il a complètement distancé ses concurrents. Les tirages dépassent le million d’exemplaires et Egmont aujourd’hui publie une quinzaine de journaux illustrés de ce type. Cette maison s’est également lancée depuis deux ans dans la publication de romans pour enfants et adolescents et a publié une dizaine de titres, essentiellement anglophones : « Nous avons deux critères de publication : la valeur littéraire et l’intérêt qu’un livre peut provoquer chez le jeune lecteur russe ». Après avoir cité Borges – « un bon livre doit être d’abord intéressant et fascinant » –, Mikhaïl Morozov précise ce qui est intéressant et ce qui ne l’est pas pour le lecteur russe, selon une vision que partagent la plupart des éditeurs russes actuels : « Il existe de la bonne littérature que nous ne pouvons pas publier parce qu’elle sort de notre cadre social. Une littérature qui peut être intéressante pour l’Angleterre ou les États-Unis mais pas pour la Russie. Des livres par exemple qui racontent les difficultés des familles américaines – le père toxicomane, la mère qui se prostitue... » Si l’on fait remarquer à Mikhaïl Morozov que cette situation paraît au moins autant russe qu’américaine, il rétorque que « personne n’est intéressé à lire ce genre de choses chez nous ».

Sans doute nombre d’éditeurs russes estiment-ils que les enfants apprendront toujours assez tôt les problèmes de la société dans laquelle ils vivent et que jouer les instructeurs moraux, donner aux jeunes la compréhension des mécanismes de cette société, n’est pas leur rôle. « En plus, ajoute Morozov, à partir de quinze-seize ans, les enfants n’achètent plus de livres, ils n’ont pas suffisamment d’argent de poche pour cela, et c’est un âge où les parents cessent aussi de leur en acheter ». Egmont va pourtant essayer de développer le roman pour adolescents, avec une nouveauté à paraître, traduite de l’américain. Il faut dire que ce livre raconte justement l’histoire d’un garçon d’une famille américaine « en difficulté » mais qui sera sauvé après avoir été pris en charge par… les services secrets, qui en font un espion. La vie du héros devient  alors un vrai conte de fée. « En plus de parler du bien et du mal, ce livre est bourré d’action et de suspense »  s’enthousiasme Morozov. Il reste juste à espérer que tous les enfants des familles russes « en difficulté » – dont le nombre ne cesse de croître – ne choisiront pas d’entrer au FSB (ex KGB) ! En attendant, Morozov juge sévèrement la production des auteurs russes contemporains pour enfants : « Tout est dégoûtant. Je reçois parfois une vingtaine de manuscrits par jour, d’écrivains professionnels. Généralement des contes ou des récits ironico-humoristiques de très faible qualité. Cela s’explique sans doute par la situation économique. Pour écrire un bon livre, un écrivain doit avoir deux ou trois années où il n’ait plus besoin de penser tout le temps à la manière de gagner son pain ». Morozov en revanche ne tarit pas d’éloges sur la qualité des illustrateurs russes, tout en déplorant que ni Egmont, ni aucune autre maison d’édition russe n’aient les moyens de les payer à leur juste valeur. Ce qui expliquerait l’absence – sinon l’insuffisance – d’albums illustrés de qualité.

Enfin, le secteur jeunesse a vu récemment la résurrection spectaculaire d’un quasi fantôme, la maison d’édition Dietskaïa Literatura (littérature enfantine) disparue en 1990 et qui possédait depuis 1933 le monopole du livre pour la jeunesse dans toute l’URSS. Aujourd’hui entreprise étatique évoluant dans les conditions d’un marché libre, elle publie essentiellement de la littérature russe et soviétique et des livres inscrits aux programmes  scolaires. Son directeur Oleg Vichniakov évoque les difficultés du marché russe : « La différence avec l’Ouest c’est qu’un livre qui nous coûte un dollar, nous ne pouvons le vendre que deux dollars au maximum. À l’Ouest le même livre, produit au même coût, peut être vendu jusqu’à dix dollars. Nous ne pouvons ainsi pas assurer de gros revenus ni de salaires confortables pour nos auteurs et nos employés. En plus nous devons souvent acheter et livrer nous-mêmes le papier aux imprimeurs. Le livre prêt et distribué, des délais de paiement peuvent parfois aller jusqu’à six mois, avec le droit du retour de la marchandise non vendue, bien évidemment. On ne peut pas dire que l’édition soit en Russie un business très profitable ». La vénérable entreprise ne se contente cependant pas de rééditer des classiques. « Nous avons une série contemporaine pour adolescents, « L’Âge dangereux », à propos de laquelle nous recevons beaucoup de lettres enthousiastes, du genre « ce livre a changé ma vie ». Malheureusement les grossistes semblent réticents et nous en prennent peu ».

Enfin deux nouvelles maisons d’édition, OGI et Samokat, font un peu figure d’exception en tentant de promouvoir la bonne littérature étrangère contemporaine pour enfants et adolescents. Samokat a publié par exemple jusqu’ici six ouvrages de Daniel Pennac, – Cabot caboche, les quatre titres de la série Kamo, et Comme un roman – ainsi que Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier. À cette occasion Michel Tournier s’est rendu l’an dernier en Russie. Prochainement Samokat va publier La Fameuse invasion de la Sicile par les Ours de Dino Buzzati. L’une des fondatrices, Tania Kormer, explique que, parmi les difficultés du projet, figure notamment « le fait que le goût des parents russes en matière littéraire a été formé encore du temps de l’époque communiste et que ce sont eux qui achètent les livres ». Or les critères de Samokat pour le choix des livres ne vont pas vraiment dans ce sens : « Pour nous il est important que les enfants russes deviennent des citoyens du monde à part entière, qu’ils développent des personnalités sensibles, ouvertes et réfléchies. Dans cette optique on peut considérer que le rôle des livres dans la vie d’un enfant est primordial ». Ce rôle formateur n’est pas forcément l’apanage des auteurs étrangers. Samokat va ainsi traduire en français, à l’occasion du Salon du livre de Paris, deux auteurs russes de haute tenue, spécialisés dans la littérature de jeunesse, Boris Chergine et Oleg Grigoriev.
 

Selon les statistiques de la Chambre du livre, publiées annuellement dans le journal Knijnoe Obozrenie, la part des livres pour enfants dans la publication totale, en nombre de titres, représente environ 5 ou 6% ces dernières années. Au premier semestre 2004, elle atteint 6,6%. Si on s’attache aux tirages, la part augmente sensiblement : de 11% en 2001 à 14% en 2003 et 15,8% au premier semestre 2004. La majorité de ces livres est publiée dans les régions de Moscou et de Saint-Pétersbourg. L’auteur le plus édité au premier semestre 2004 est Vladimir Stepanov, avec 87 titres pour les tout petits pour un tirage total de 2,35 millions d’exemplaires. La deuxième place est occupée par J.K. Rowling, avec 9 titres (5 titres pour enfants et 4 éditions dans des collections « adultes »), pour un tirage total de 1,22 million  d’exemplaires. On trouve à la troisième place le merveilleux écrivain et poète pour enfants de l’époque soviétique, Korneï Tchoukovski, avec 70 titres et 1,128 million d’exemplaires publiés. Tolstoï et Pouchkine suivent loin derrière, avec respectivement 447 000 et 441 000 exemplaires. Perrault occupe la onzième place, Le Chat botté et Le Petit Chaperon rouge étant très populaires.

 

Extrait de l’article « Donner le meilleur aux enfants » de Konstantine Miltchine, journaliste à l’hebdomadaire Knijnoe Obozrenie paru dans la Revue des livres pour enfants)

Irina Balakhonova, directrice des éditions Samokat  -  mars 2005
Imprimer


Précédent    Suivant
Plus d'infos
Pays

Editeurs