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"La principale conséquence de la levée de la censure est la publication à un rythme accéléré des ouvrages du XXe siècle"
Les sciences sociales et humaines dans la Russie d'aujourd'hui

L’ère soviétique
Le modèle imposé par le régime soviétique aux chercheurs fut d’une telle force que, même s’il commença à se décomposer dans les années 1960, suivies quinze ans plus tard par la perestroïka et la fin de l’URSS en 1989, nous sommes encore en ce début de millénaire en pleine période postsoviétique dans laquelle le paysage porte les marques du passé et celles des efforts accomplis pour en sortir. La dictature d’une idéologie officielle avait à la fois provoqué dans l’Union soviétique la disparition de certains savoirs ou disciplines, par exemple la sociologie, et empêché la naissance d’autres, par exemple les sciences politiques ou l’anthropologie. Dans certains domaines, elle imposa des schémas scolastiques, en histoire surtout, et interdit en particulier l’accès aux archives de l’histoire récente. La deuxième grande conséquence de cette période fut la coupure entre les chercheurs soviétiques et la communauté scientifique internationale, même si cette coupure se fit moins radicale dans les années 1960-1970. Des auteurs décisifs pour la pensée du XXe siècle, des mouvements de pensée entiers restèrent ignorés jusqu’à la levée de la censure à la fin des années 1980 et, réciproquement. À l’exception peut-être de Youri Lotman et Aron Gourevitch, les chercheurs russes, non traduits, restèrent totalement ignorés hors de l’URSS. Il faut cependant noter que certains autres domaines ont moins souffert, comme les sciences de la littérature ou la linguistique qui se maintinrent à un très haut niveau.

Plus de censure mais de maigres crédits
La recherche actuelle en sciences sociales et humaines se trouve donc conditionnée par ce passé révolu, par la levée de la censure, la liberté de déplacement des textes et des personnes mais aussi par la diminution radicale des financements publics de la recherche. La disparition des interdits a radicalement modifié l’organisation même de la recherche. Ses anciens centres, pour l’essentiel les grands instituts de l’Académie des sciences, sont à quelques exceptions près des coquilles vides, ce qui ne veut pas dire qu’ils n’emploient pas des chercheurs de grande qualité mais leur rattachement à un institut est devenu purement formel et la recherche vivante s’est déplacée dans des lieux nouvellement apparus. Il peut s’agir d’un établissement privé, ou parfois même étatique, comme l’Université européenne de Saint-Pétersbourg, avec des départements de sociologie et d’histoire particulièrement vivants ou l’Université des sciences humaines à Moscou avec son Institut des hautes études sociales ; d’une revue, comme Le Nouvel Observateur littéraire (histoire et théorie de la littérature), ou les revues d’histoire Odysseus, dans la tradition des Annales, ou Casus ; ou bien encore de maisons d’édition comme Rosspen qui édite des monographies sur la période soviétique et surtout des recueils d’archives encore récemment fermées, NLO qui se spécialise en histoire culturelle et intellectuelle, OGI avec notamment des ouvrages d’ethnologie de la ville moderne, etc.

On assiste à l’émergence de nombreux centres sociologiques allant de simples instituts de sondage à des centres reconnus comme le Centre Levada. Bien évidemment dans une société en pleine libéralisation, ce sont les centres bénéficiant de commandes privées ou étatiques qui se développent le plus, et à côte des sociologues, on trouve une multitude d’officines en « politologie », nouvelle venue en Russie, mais qui connaît un développement foudroyant. Toutes les universités, à commencer par la plus prestigieuse et la plus ancienne, celle de Moscou, s’adaptent en créant de nouvelles filières, presque toujours payantes. La principale conséquence de la levée de la censure est la publication à un rythme accéléré des ouvrages du XXe siècle et la découverte de Braudel ou Max Weber, Paul Ricœur ou Heidegger. Dans l’avalanche de nouveaux livres, à côté des classiques « occidentaux », on trouve les interdits de la Russie d’avant 1917, en premier lieu la philosophie religieuse russe, qui dominait dans les années 1990 et le marché du livre et les esprits. On trouve aussi, mêlés aux précédents sur les rayonnages des librairies, des délires scientifiques comme la « théorie » très populaire selon laquelle toute l’histoire antique et médiévale a été inventée par des faussaires.

L’ouverture des frontières se traduit en outre par l’intégration progressive des chercheurs russes dans la communauté internationale et l’on voit naître une nouvelle génération de chercheurs maîtrisant plusieurs langues et circulant régulièrement entre la Russie et les grandes universités européennes et américaines, où parfois même ils s’installent définitivement. Ces expatriations, dues majoritairement à la faiblesse des financements de la recherche et aux salaires dérisoires (de l’ordre de 100 euros par mois) ne sont qu’une des conséquences de l’abandon par l’État de la recherche fondamentale, la plus grave étant l’abandon de la recherche par les jeunes les plus talentueux, obligés pour vivre de trouver des emplois plus lucratifs, qui n’assurent plus la relève.

La présence massive de fondations occidentales, américaines et allemandes en premier lieu, joue un rôle important car, avec la faillite des financements publics, elles deviennent une ressource essentielle pour les chercheurs russes, grâce aux collaborations internationales. De là, le développement tout sauf endogène d’études sur des sujets à la mode, sur les problèmes de l’environnement ou le gender, mais les fondations étrangères ou les institution internationales initient également des recherches sur la pauvreté, les classes moyennes, la société civile, etc. 

Un avenir optimiste ?
Après une crise d’une rare violence où non seulement les modes de travail mais les cadres intellectuels anciens furent profondément remis en cause, on voit aujourd’hui, malgré toutes les difficultés, une vie intellectuelle particulièrement active et vivante, surtout dans les « deux capitales » (Moscou et Saint-Pétersbourg), dont témoigne une multitude de colloques, tables rondes, conférences... Même si l’on ne peut aligner de « grands noms », de nombreux ouvrages en linguistique, en histoire littéraire, histoire culturelle, en histoire sociale de la Russie et de l’URSS, en anthropologie, en linguistique, sont tout à fait remarquables. Sans être trop optimistes à court terme (car « l’ancien » continue à dominer dans l’enseignement : d’anciens professeurs de marxisme–léninisme enseignent les sciences politiques et les professeurs d’histoire se sont contentés de remplacer la supériorité du socialisme soviétique par celle de la spiritualité russe), dans bien des esprits percent malgré tout les promesses sinon d’un avenir radieux du moins d’une vie scientifique intéressante;

Alexis Berelowitch, Directeur du Centre franco-russe en sciences humaines et sociales de Moscou  -  mars 2005
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