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"Les éditeurs russes savent très bien ce qu'ils cherchent"
Entretien avec Anastasia Lester, scout et agent

Anastasia Lester est l’agent de plusieurs éditeurs français pour la Russie dans le domaine de la fiction et de la non-fiction (parfois aussi vers la Biélorussie et l’Ukraine, dans leur langue). Elle établit par an près de 120 contrats de cession de droits de traduction d’ouvrages français en langue russe et deux à trois d’achats de droits pour la traduction d’ouvrages russes en français. Par ailleurs, elle enseigne la langue russe (terminologie économique et juridique) à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco), traduit du français vers le russe et collabore à l’hebdomadaire professionnel de l’édition Knijnoe Obozrenie. Avant de devenir agent, elle a effectué plusieurs stages dans des maisons d’édition (Flammarion, Denoël, Plon-Perrin) où elle a appris le « fonctionnement du monde éditorial européen dans sa version française ».

Qu’est-ce qui vous a décidé à exercer ce métier ?
Anastasia Lester 
:
Au cours de nombreuses discussions avec des éditeurs russes, j’ai réalisé qu’il n’y avait pas d’agent qui représentait la production française, en dehors des traducteurs. Il existait le Programme Pouchkine du Bureau du livre français qui favorisait les traductions du français vers le russe, mais il y n’avait aucune réflexion structurée sur les achats, aucune information ne circulait de façon permanente. Les éditeurs semblaient désireux d’avoir une idée globale de ce qui se passe sur le marché français. Après les années 1990, avec l’invasion anglo-saxonne du marché, les éditeurs se sont tournés vers l’Europe continentale, notamment vers l’Allemagne et la France. Ils cherchaient de nouveaux styles, de nouveaux noms, de nouveaux sujets ou au contraire du classique, bien fait, soigneux mais toujours moderne. Il y avait place pour quelqu’un comprenant la particularité du marché russe et surtout comprenant la mentalité des éditeurs russes. Jusque-là, ceux-ci étaient plutôt en contact avec les agences anglo-saxonnes comme Synopsis ou Andrew Nurnberg, le premier je crois, à avoir installé une filiale en Russie. Sur le marché russe, régnait une certaine pagaille du fait de la dissolution de la VAAP, l’agence unique qui contrôlait tout auparavant. Certains de ses ex-employés avaient fondé la RAP (Association nationale des propriétaires de droits) ; d’autres avaient formé FTM Agency Ltd, Izdatelskyi Dom Agency ou encore Izdatelskyi Service (Publishing Service Agency). 
 
Toutes ces agences s’occupaient – et s’occupent sans doute toujours – des droits des auteurs russes, sans avoir vraiment changé de style de travail. Les auteurs russes cherchent – si l’occasion se présente – à confier la représentation de leurs intérêts soit à des éditeurs ou à des agents occidentaux : anglo-saxons tels que the Wylie Agency, Andrew Nurnberg, Synopsis Agency ; allemands tels que Nibbe-Wiedling Agency, Galina Dursthoff ; italiens, comme Vicki Satlow ; français, comme les agences Hoffman et plus récemment Lora Fontaine.
De mon côté, je représente aussi quelques auteurs russes en France.

Vous vous définissez autant comme scout que comme agent…
A. L. 
:
Agent ? Scout ? Traductrice ? Enseignante ? Kamikaze ? Je ne veux pas m’imposer un cadre trop restreint pour conserver ma liberté de manœuvre. En tant qu’agent je fais une sélection de nouveautés en étroite collaboration avec les responsables de droits, que je présente deux fois par an sous forme de catalogue aux Foires de Francfort et de Londres. Je défends également ces titres lors des Salons du livre de Moscou et Saint-Pétersbourg. Mais je ne pourrais rien vendre aux éditeurs russes si je ne savais pas ce qu’ils cherchent, alors qu’eux le savent très bien parce qu’ils connaissent le marché et qu’ils ciblent bien leurs lecteurs.
Quand des éditeurs russes me demandent de leur trouver des titres pour des collections précises, là je joue plutôt le rôle de scout. Par exemple un éditeur m’a demandé un livre illustré sur les habits de l’armée napoléonienne, un autre trois titres sur la psychologie enfantine à l’âge de 10-15 ans, pour le troisième j’ai cherché des témoignages spirituels pour sa collection « Sagesse du monde ». Un autre voulait des premiers romans se déroulant dans un cadre urbain avec des personnages très marginaux. J’ai dû aussi chercher des textes inédits en Russie des grands écrivains français de la deuxième moitié du XXe siècle.
La plupart des éditeurs russes ne lisent pas le français. C’est l’une des raisons pour lesquelles ils ne se retrouvaient pas dans le grand nombre de parutions de romans français chaque année, et ont « sollicité » en quelque sorte ce qui est maintenant devenu ma vocation. S’ils peuvent faire confiance aux rapports de lecture des traducteurs, ils ont besoin aussi d’arguments de vente, pour construire leur propre ligne éditoriale qui soit vendable.

Au vu des catalogues, il apparaît important pour les éditeurs de constituer des ensembles (collections, anthologies d’auteurs…)
A. L. 
:
Il est vrai que lorsque je les aide, dans les limites de mes capacités, à établir leur « ligne française », je propose souvent deux ou trois ouvrages – d’un même auteur ou sur un même sujet ou encore se rapprochant par l’atmosphère – qui puissent constituer une mini-série. Plus facile à commercialiser, celle-ci attire plus l’attention du public et offre une raison dans les médias de parler d’une « tendance », d’un « style », comme par exemple la chicken literature (façon Journal de Bridget Jones). De nombreux éditeurs russes me demandent des romans français dans cette veine.
Cela s’explique par l’existence de certaines traditions éditoriales. Les grands auteurs russes classiques (Pouchkine, Tchekov ou Tolstoï) ont souvent été édités sous la forme des « œuvres complètes », appréciée des lecteurs. Dans cette continuité, si le lecteur russe aime le style, le sujet, l’auteur dans la littérature plus contemporaine, il veut plusieurs livres dans le même registre. Le public qui achète les livres les lit et aussi les « collectionne ». Il connaît très bien les collections : « Panacée contre l’ennui » ou « Illuminator » d’Inostranka, « Les dialogues littéraires » des éditions Nezavissimaya Gazeta, « Les 100 grands noms historiques » des éditions Veche, « Classique contemporain » des éditions Machaon, « La+ligne française » des éditions Fluide, « Fabula Rasa » et « Ex Libris » chez Symposium, « La bibliothèque imaginaire de Borges » d’Amphora…
La création de collections chez un éditeur est aussi comme une indication de relative stabilité économique, de sa capacité d’assurer la promotion, la diffusion et la vente. Il y a par ailleurs la tradition du livre relié, « éternel ». En Russie on achète un auteur inconnu en couverture souple pour le lire dans le métro. Ne trouvent leur place dans la bibliothèque que les livres reliés. Les éditeurs russes testent donc le marché avec l’édition souple – plus facile à imprimer et moins chère – avant de décider un tirage de l’édition reliée.
Autre tradition qui perdure : la publication d’extraits dans les magazines littéraires – Tolstye Jurnaly, Inostrannaya Literatura, Novy Mir, Zvezda, Znamya, etc. – auxquels semble être dévolu le rôle de « laboratoire », rempli en France par la publications de certains premiers romans.

Quelles sont, d’après vous, les grandes tendances en ce qui concerne les achats de droits d’ouvrages français par les éditeurs russes ?
A. L. 
:
En fiction, les éditeurs russes suivent de très près certains auteurs français qui ont déjà acquis une renommée en Russie : les classiques, comme Modiano, Arrabal, Quignard, Le Clézio, Duras, Delerm, Maalouf, Benacquista, les auteurs phares comme Nothomb, Beigbeder, Houellebecq, Fermine, Gavalda, Schmitt, Lévy, Lambron, Quéffelec, Ravalec, Carrère…, les lauréats des prix littéraires : Ruffin, Dai Sijie, Claudel, Shan Sa, Gaudé, Neuhoff, Echenoz, Nemirovsky. Ils peuvent s’intéresser à des auteurs un peu moins confirmés et à des premiers romans : Brasme, Foenkinos, Zeller, Page, Gunzig, Joncour, Ruzé. Enfin certains cherchent les écrits provocateurs ou marginaux, comme ceux de Catherine Breillat ou Catherine Millet.

Les éditeurs russes achètent très volontiers les ouvrages d’auteurs qui s’adressent selon eux à un lectorat féminin : Nicole de Buron, Noëlle Chatelet, Christiane Baroche. Les genres policier, thriller, science-fiction, achetés au départ par les éditeurs russes chez leurs confrères anglo-saxons, se déclinent maintenant avec des auteurs français comme Werber, Brussolo, Grangé, Bordage, Ayerdhal, Reouven, Germain, Prevost. Le roman historique, difficilement vendable en Russie où ce domaine est saturé, connaît deux exceptions françaises : Christian Jacq et Gilbert Sinoué. En non-fiction, ils s’intéressent aux documents d’actualité internationale, aux témoignages et aux biographies de personnages historiques, politiques, artistiques (de la mode, du cinéma), aux écrits philosophiques des penseurs français (Ricoeur, Derrida, Deleuze), aux ouvrages de référence (Dictionnaire du Moyen Âge), aux ouvrages sur la santé féminine, la psychologie de la famille.

Quelle place occupe la production française sur le marché général des droits ? 
A. L. : Les éditeurs russes cherchent la qualité et l’originalité dans la production française, des sujets et des réflexions qu’ils ne trouvent pas dans la littérature anglosaxonne. Recherche de diversification, et parfois aussi question de prestige : se permettre de publier un titre traduit du français qui se vendra en général moins bien que les ouvrages anglo-saxons. La situation du livre français sur le marché russe s’est améliorée ces deux trois dernières années, les traductions du français se sont installées dans la production russe. Mais compte tenu de cette part de risque à publier un auteur français, la proportion de ces traductions restent toujours peu signifiante. Si par exemple un éditeur russe publie 50% de traductions, seules 5 à 7% d’entre elles proviennent du français. On a encore beaucoup à faire pour changer cette situation.

Avec quels éditeurs russes travaillez-vous ?
A. L. : Je travaille actuellement avec 60 éditeurs russes ! Le marché est devenu plus ouvert aux titres français. Parmi les éditeurs qui publient systématiquement les auteurs français, on trouve des grands groupes tels que AST, EKSMO, Ripol-Classic aussi bien que les éditeurs de taille moyenne : Text, Inostranka, Azbuka, Amphora, Symposium, Ad Marginem, Fluide. Il y a également les petits éditeurs qui achètent les droits de titres dans un domaine précis comme Logos ou Ecce Homo en philosophie, Aleteia en histoire, Axioma, Praxis, Progress-Tradition, Rosspen, U-Factoria, NLO, Ladomir en sciences humaines.
Une nouvelle génération d’éditeurs s’est formée au cours des années 1990 ou plutôt des éditeurs avec une nouvelle mentalité, une nouvelle approche des livres, qui leur permet de travailler plus avec le monde extérieur, et de trouver leur place sur le marché international du livre. 

Comment se passe la négociation au moment des contrats ?
A. L. : C’est une sorte d’acrobatie : je dois négocier les conditions les plus avantageuses pour les propriétaires de droits – ce qui est également dans mon intérêt – mais en même temps je veux que l’éditeur russe ne se ruine pas, pour acheter par la suite un autre titre. Cela m’arrive de conseiller de ne pas exiger d’à valoir trop important pour un premier livre, dont il est difficile de prévoir les ventes. Comme le marche russe du livre est devenu un tout petit peu plus stable et structuré, et que les éditeurs russes ont accumulé suffisamment d’expérience pour promouvoir les traductions, je négocie de plus en plus des à valoir et des royalties au lieu de forfaits pour un tirage limité. Mais les à valoir doivent rester toujours assez faible car ils déterminent le prix de revient et non le prix de vente qui n’est pas fixe. En Russie le système de distribution pratiqué – paiement forfaitaire immédiat du distributeur sur le prix de revient du livre – fait que les éditeurs vivent surtout des réimpressions.

La FIL et plus récemment le Salon non-fiction de Moscou jouent-ils un rôle dans ces échanges ? Et qu’attendez-vous de l’invitation au Salon du livre de Paris ? 
A. L. : Les salons sont très importants à condition que l’on y participe systématiquement. Pour avoir confiance et se connaître il faudrait se voir plus souvent. Le BIEF est présent à la Foire du livre de septembre de Moscou et à Non-Fiction, mais peu de responsables de droits français se rendent à ces manifestations.
J’espère que les éditeurs russes vont profiter du Salon du livre de Paris pour rencontrer leurs confrères français. D’habitude ils n’ont pas le temps de se voir ni à Francfort ni à Londres. Je compte beaucoup sur la participation active des éditeurs russes et français dans les programmes de séminaires et tables rondes. Pour les éditeurs russes que j’accompagne, je vais faire un planning serré de rendez-vous avec les responsables de droits français !

Propos recueillis par Catherine Fel  -  avr. 2005
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