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Une rencontre des professionnels du livre néerlandais et français pour échanger sur les moyens de sauvegarder la diversité de la production et de l’offre dans la perspective de l’Europe.
Colloque Erasme-Descartes : le défi économique de la culture

Le colloque Erasme-Descartes s’est déroulé les 26 et 27 novembre 2004 à la Maison de la Mutualité à Paris.

Organisé par l’Institut Néerlandais, il était placé sous le haut patronage du Conseil de Coopération franco-néerlandais et dans le cadre de la présidence néerlandaise de l’Union européenne. Il a bénéficié du soutien des ministères des Affaires étrangères (France, Pays-Bas) et du ministère de la Culture et de la Communication (France)

Pourquoi un tel intitulé ? "La valeur de la culture ne s’exprime pas en euros. Néanmoins elle ne peut exister sans le soutien moral et financier de l’Etat, sans le soutien de mécènes qui s’efforcent de faire vivre ou revivre des cultures plus ou moins anciennes.

Au sein de l’Europe, la culture est l’un des principaux éléments qui lie les différentes nations et, en même temps, les distingue. La diversité culturelle est d’une valeur incalculable" (Rudi Wester, directrice de l’Institut néerlandais).

La première journée a porté sur « La réalité de la décentralisation aux Pays-Bas et en France », avec comme objectif d’expliquer l’organisation nationale de la culture dans les deux pays à travers des cas représentatifs. et sur les « Nouvelles initiatives en faveur de la création artistique » autres que des subventions d’état (projets de particuliers, d’entreprise, dans les lieux publics, etc.

Ce sont trois tables rondes sur les industries culturelles qui ont été organisées pour la deuxième journée sur le cinéma, la musique et le livre qui ont abordé en commun les problèmes de création, de financement , de distribution dans la perspective de la diversité européenne.

Ce colloque s’est déroulé à la Maison de la Mutualité. Pour le détail du programme et des intervenants, on peut se reporter au site www.institutneerlandais.com.

Compte rendu de la table ronde sur le livre 
Cette table ronde se voulait une rencontre des professionnels du livre néerlandais et français pour mieux comprendre le fonctionnement de la chaîne du livre dans les pays respectifs et échanger sur les moyens de sauvegarder la diversité de la production et de l’offre dans la perspective de l’Europe.

Le livre est-il encore un produit singulier ?
Telle était la question inaugurale du débat posée par Margot Dijkgraaf, critique littéraire au NRC Handelsblad et directrice du Centre français du livre de la Maison Descartes à Amsterdam, qui se référait au texte paru dans la revue Esprit « Malaise dans l’édition  » (juin 2003).

Sur ce malaise précisément Français et Néerlandais se sont retrouvés, les deux paysages éditoriaux ayant connu ces dernières années des phénomènes importants de regroupement de sociétés et de concentration. Alors que le ministre de la Culture néerlandais déclarait il n’y a pas si longtemps que « l’économie et l’art doivent progresser en même temps », on pourrait se demander d’après Margot Dijkgraaf si, à l’inverse, l’écrivain ne serait pas en train de devenir un « petit entrepreneur » ? Où est la limite entre le livre et le produit ? L’auteur et le lecteur ne sont-ils pas noyés dans cette industrie ?

Autant de questions qui sont aujourd’hui inhérentes au monde de l’édition et récurrentes, dont l’intérêt lors de cette table ronde était de les poser à des acteurs de toute la chaîne du livre - « d’envisager le parcours d’un livre » -, travaillant dans des pays proches et différents à la fois tant en termes d économie du livre que culturels.

Aux Pays-Bas, éditeur indépendant un métier sous tension ?
Joost Nijsen, directeur des éditions Podium et président de l’Association des éditeurs littéraires aux Pays-Bas, a rappelé que le marché du livre aux Pays-Bas (hors scolaire) représente 300 millions d’euros de CA brut dans les librairies, dont 80% sont réalisés par la production des trois groupes PCM (une fusion entre un groupe de presse et Meulenhoff), VBK (Veen Bosch & Keuning) et WPG Uitgevers, qui regroupent aussi des maisons d’édition et des divisions de magazines.

Le nombre des éditeurs « indépendants » s’est réduit  dès lors que le seuil pour créer une maison distribuée par le Centraal Boekhuis* a éte augmenté, et les petites maisons sont en général rattachées aux grands groupes.

Un certain nombre d’entre elles ont décidé de se réunir régulièrement pour discuter de leurs problèmes communs, notamment les rapports avec les libraires. Le secteur de la librairie est lui aussi très concentré puisque 80% du CA d’un éditeur est réalisé par 7 à 8 librairies. De leur côté les libraires se heurtent à la cherté des loyers et aussi à la concurrence des drugstores et des supermarchés.

La régulation du prix fixe joue son rôle, mais les remises aux libraires ont beaucoup augmenté; de même que l’ensemble des frais fixes– droit d’auteur, marketing-, les seuls postes où l’éditeur peut faire des économies étant désormais le graphisme et l’imprimerie.

Aujourd’hui les auteurs exercent aussi une pression, en général proportionnelle à leur valeur commerciale, parfois conjuguée à celle des agents littéraires « qui peuvent aller jusqu’à faire quintupler les droits d’auteurs », ce qui met sérieusement à mal ce qui pouvait avoir cours de rapports de confiance et d’économie bien comprise entre l’auteur et son éditeur.D’après Joost Nijsen, trois menaces supplémentaires pèsent sur le secteur : les bibliothèques semblent avoir perdu leur responsabilité culturelle pour privilégier le profit (ce qui sera démenti avec force par la suite par la responsable de l’association néerlandaise des bibliothèques publiques) ; de plus en plus de lecteurs lisent dans la langue d’origine de l’ouvrage ; les médias et les bons critiques n’ont plus aucune influence.Points positifs : le prix fixe et l’existence de plusieurs organismes pour soutenir le livre : le CPNB, une particularité néerlandaise, « organisme fabuleux de promotion du livre », les fondations comme le NLPVF (Fondation pour la production et la traduction  de la littérature néerlandaise) ou encore la Fondation des Lettres, et enfin une puissante association d’auteurs.Et dans le fond l’idée, et en l’occurrence l’espoir, que « c’est le lecteur qui détermine quel livre est bon ou pas ».

En France, la bataille s’est déplacée sur le terrain de la distribution
Florence Noiville, journaliste au Monde (critique littéraire et spécialiste de l’édition pour la jeunesse) a rappelé tout d’abord quelques chiffres du secteur en France.
En 2002, le CA de l’édition a représenté 2,7 milliards d’euros (clubs compris (+2% par rapport à l’année précédente et 4è année de croissance consécutive). Plus de 30 000 nouveautés produites, ce qu’on peut interpréter comme un dynamisme ou une pléthore. Un élément significatif de ces dernières années : avec une augmentation de 7% des cessions de droits, on constate que l’édition française s’exporte de mieux en mieux, il y a comme un « engouement vers l’étranger » et aussi vers l’adaptation cinématographique et l’animation. L’attraction pour valoriser les livres sur d’autres supports représente une sorte de diversification généralisée du secteur.

« L’industrie du livre se porte bien à première vue mais quels en sont les enjeux, les derniers mouvements ? Tout bouge, et tout bouge de plus en plus vite. »

Comme signe de changement, Florence Noiville pointe la place de plus en plus grande accordée dans les journaux à la vie de l’édition. Quand Masson a été vendu à  la CEP, ce fut comme un coup de tonnerre. Depuis 5 ans, les journaux rendent compte régulièrement des concentrations, de la judiciarisation de l’édition, du contexte européen,  et de la bipolarisation Hachette-Vivendi, devenu depuis Editis, des mouvements intervenant chez les éditeurs de taille moyenne (Flammarion, Gallimard, Albin Michel, le Seuil-La Martinière,…) et les petits éditeurs, dont on reconnaît l’impact littéraire déterminant.

C’est, d’après elle, sur le front de la distribution que la bataille s’est maintenant déplacée.Entre Hachette distribution et Interforum, la filiale de distribution d’Editis, qui représentent à eux deux plus de la moitié des parts de marchés,  la SODIS (Gallimard ) et Volumen (La Martinière-Le Seuil), le marché se révèle concentré mais déséquilibré avec, entend-on dire parfois  un acteur de trop ?

En ce qui concerne la structure de la librairie en France, les librairies indépendantes réalisent 25% du CA, les chaînes (dont la FNAC) 15%, Amazon moins de 1%. Ce sont les librairies spécialisées qui rencontrent le plus de difficultés.
Et dernier paramètre récent : l’internationalisation à la fois des auteurs représentés parfois par de sub-agents reliés aux agents anglo-saxons et du secteur lui-même avec des rachats de sociétés étrangères, le dernier en date étant celui de Hodder Headline par Hachette. Le secteur en pointe est de toute évidence la jeunesse qui faisait titrer le journal Libération au sujet du dernier Salon du livre de Montreuil : « Miracle, les enfants lisent ».

Jean Sarzana : la concentration n’est pas un risque, c’est un fait
Pour le délégué général du SNE (Syndicat national de l’édition), il vaut mieux s’interroger sur les réponses à apporter pour préserver la diversité face à cette concentration.  « Je préfère parler d’activité du livre que d’industrie ». L’édition est un ensemble de métiers, d’univers qui sont séparés. C’est la littérature, la fiction qui obsède, alors que ce domaine ne représente que 20% des ventes. Et il faut réfléchir à l’effet induit par les best-sellers sur les autres livres. Le contrepoint le plus sûr à la concentration  est le maintien du prix fixe du livre, idée soutenue avec force par les associations professionnelles des deux pays.

Connie Verberne, directeur de la KVB (Koninklijke Vereniging van het Boekenvak, Association royale des métiers du livre), qui doit en faire respecter l’application, a donné l’exemple de la Grande-Bretagne qui après y avoir renoncé, « jette 14 millions de livres par la fenêtre ». « Nous avons à travers le prix unique un instrument qui doit servir à maîtriser un minimum de qualité ».

Jean Sarzana a aussi abordé le statut du livre différent dans les pays d’Europe, les lecteurs français manifestant peut-être moins qu’ailleurs une relation « révérente »par rapport à celui-ci.

Yvon Girard, « Pourquoi le livre ne serait-il pas un bien de consommation ? »
Yvon Girard, directeur du département grande diffusion chez Gallimard, a apporté à la suite de  Jean Sarzana une note plus optimiste que ses confrères néerlandais présents. Il constate que « le livre se vend et se lit en France », et particulièrement dans son secteur du livre de poche. Chiffres à l’appui : sur 30 000 nouveautés, 10 000 sont des livres de poche, qui représentent par ailleurs un tiers des exemplaires vendus. 60% du CA des ventes sont réalisées par quatre collections : Le Livre de poche, Pocket, Folio, J’ai lu (ensuite Points Seuil, Babel, etc.).

« Le poche est un continent… un des chaînons qui permet l’accessibilité la plus grande aux livres ». C’est la raison pour laquelle tous les domaines se « pochotisent » (surtout la jeunesse et même le droit). « La double vocation du poche est de donner une seconde vie et de pratiquer une politique de prix modéré. La loi sur le prix unique évite des concurrences trop sauvages à la baisse » Il a précisé que l’écart de parution entre le grand format et le format poche est en France de 18 mois à 2 ans.

D’après le représentant des libraires néerlandais, Ari Doeser, la situation est différente aux Pays-Bas, où  le livre de poche (ou de semi-poche) est une forme plus fréquente pour une première édition. C’est parce que le livre est plus cher en France que le poche a du succès. Aux Pays-Bas, ce n’est pas un univers particulier d’édition.

Des systèmes efficaces de soutien dans les deux pays
Guillaume Husson, responsable du département de l’économie du livre à la direction du livre et de la lecture, a exposé la politique du livre du ministère de la culture, pour qui les enjeux sont de garantir la diversité de la création éditoriale et son accès le plus large (soutien à la librairie, à la lecture publique et aux bibliothèques). Aider à maintenir les différents équilibres : rôle de régulation, d’arbitrage, grâce notamment au maintien de la loi sur le prix unique, dont la France est l’un des principaux artisans et défenseurs avec l’Allemagne, l’Autriche et les Pays-Bas ou encore au maintien de l’interdiction de la publicité pour le livre à la télévision, qui serait un « accélérateur de concentration ». Position qui a étonné le représentant de l’association néerlandaise des auteurs, qui y voit plutôt un moyen efficace de promotion et d’accroissement des ventes, comme lors de la Semaine du livre pour enfants promue par le CNPB, « grâce à quoi désormais c’est une famille sur trois qui entre en librairie, avant c’était une sur quatre ».

Guillaume Husson a rappelé que l’un des principaux acteurs et opérateurs de cette politique est le Centre national du livre  qui assure entre autres un soutien aux libraires indépendants (ils représentent en France 20% du marché global, mais ce pourcentage est plus élevé dans certains domaines comme la littérature et les sciences humaines).
La loi sur le droit de prêt est effective en France depuis juin 2003, sans remettre en cause le développement de la lecture publique. La société de gestion des droits d’auteurs y afférents n’a pas encore été désignée.

Aux Pays-Bas,  cela fait presque dix ans qu’une telle loi est entrée en vigueur. Elle est gérée par la LIRA, qui était représentée lors de ce débat par Nelleke van Maaren, membre du Conseil d’Administration de la Stichting Literaire Rechten Auteurs (Fondation pour droits des auteurs littéraires). Ce sont 142 millions de volumes par an qui sont concernés. Seuls 30% des prêts en bibliothèque concernent la fiction littéraire. Une particularité des Pays-Bas : 5% des droits d’auteurs vont à un fonds d’action sociale et culturelle. La LIRA gère aussi les droits d’auteur pour la radio et la télévision, la copie privée de disquettes et de K7.
La LIRA a des contrats de réciprocité avec la France, mais, d’après Nelleke van Maaren, « la France n’en veut pas ».

Pour Sylvia Dornseiffer, directrice de la Fondation des Lettres, « il est essentiel que l’Etat aide l’auteur ». C’est un souci de premier plan aux Pays-Bas que de garantir la diversité de l’offre. La politique du gouvernement néerlandais est très active en la matière puisque les deux fondations sont financées à 100% par l’Etat (à hauteur de 10 millions d’euros). Elles octroient des aides à l’édition  mais aussi aux auteurs (en fonction d’un seuil de revenu).

Marian Koren: « Tout le monde doit se battre ensemble »
Dans ce monde qui va vite, très vite, comme l’a rappelé Florence Noiville, Marian Koren (association néerlandaise des bibliothèques publiques) s’est fait le porte-parole de l’élément permanent qu’est le lecteur : un des rôles de la bibliothèque devrait être de participer à une meilleure « connaissance de la littérature », à condition de freiner la surproduction, ce que le représentant de l’association des éditeurs néerlandais avait qualifié un peu plus tôt de « surplus pornographique de livres », en ajoutant qu’il ne faut pas confondre diversité et volatilité. De son côté, Françoise Danset, ancienne Présidente de l’association des bibliothèques publiques en France,  a rappelé que les bibliothèques créent des lecteurs sur le long terme. Si certains ouvrages sont devenus des produits industriels qu’on jette, les bibliothèques elles « constituent des collections, font des ensembles, conservent ».

Elles ne sont en aucun cas les auteurs de la crise, et si elles perdent des lecteurs ce n’est pas au détriment des éditeurs (comme semblait le reprocher Joost Nissen au début du débat).

Ce sont donc les phénomènes de concentrations dans le marché du livre et les conséquences qui en découlent pour les professionnels (éditeurs, libraires) qui ont été le fil conducteur de ce débat. Schématiquement on peut dire qu’ils sont ressentis comme une menace par la majorité des intervenants néerlandais, pour qui ils marqueraient  la fin d’une tradition dans le métier de l’édition. Joost Nijsen a d’ailleurs ouvert son intervention en comparant la concentration des librairies avec celle des boulangers.

Les intervenants français présents ont voulu « dépasser le débat » pour se demander  comment faire coexister concentration et diversité et comment garder le plus grand accès possible à la lecture.

Cette obsession de la concentration aurait-elle eu comme effet paradoxal d’empêcher de parler d’autre chose, c’est-à-dire du livre et des lecteurs ? C’est ce qu’ont peut-être voulu faire entendre les représentants  des bibliothèques.

Et les auteurs, premiers maillons de cette « chaîne du livre »? Ils étaient ce jour-là (brillamment) représentés par Fouad Laroui, écrivain et poète, qui publie en français (Julliard) et en néerlandais (Vassallucci et Van Oorschot), à qui nous laisserons la question de conclusion : à qui appartient-on en tant qu’auteur ?




* Propriété commune de l’édition et de la librairie, qui se charge de la distribution pour les deux secteurs (ndlr).

 -  janv. 2005
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