L’un des objectifs de la Foire est d’offrir aux lecteurs iraniens la possibilité d’acheter à prix bonifiés quelques-unes des nouveautés de l’édition internationale, le gouvernement iranien maintenant pour cette circonstance le principe d’un dollar subventionné.
Un marché pour les méthodes de FLE
Il faut dire que le prix des ouvrages importés reste un frein majeur à l’acquisition et favorise le piratage. Comme Yvette Tessaro, représentante de Hachette en mission cette année à Téhéran, a pu le constater : les versions piratées de méthodes d’apprentissage du français sont d’une étonnante qualité. Dans ce domaine, les éditeurs français doivent envisager de nouer des partenariats avec des éditeurs locaux pour imprimer sur place ou céder les droits des méthodes pour des montants peu élevés. D’autant que le français, selon Michel Houdayer, Attaché de Coopération et d’action culturelle près l’ambassade de France, se porte bien en Iran et que le nombre d’apprenants aurait doublé en deux ans. On recenserait 1 300 apprenants dans le primaire, 4 000 étudiants à l’université et 8 000 apprenants dans les instituts de langues à travers tout le pays. Le français a été introduit dans le cursus de 6e à la rentrée 2003 puis en 5e à la rentrée 2004. Pour l’heure, 800 élèves auraient fait ce choix d’apprendre le français au collège et deux inspectrices de FLE ont été mandatées par le ministère des Affaires étrangères pour élaborer, avec des enseignants iraniens, une méthode de français accompagnée d’un cahier de l’élève et d’un cahier d’exercices, demandés par le gouvernement iranien pour la rentrée 2005.
L’Iran compterait 150 000 francophones et l’on a annoncé l’année dernière la création d’une association regroupant 40 professeurs de français, adhérente de la FIPF, quand existait déjà par ailleurs une association de médecins francophones de 300 membres.
Le BIEF, participant depuis cinq ans à la Foire, proposait sur une surface de 81 m² aménagée tout à côté des stands allemand et suisse, sous la « Mabna Hall », la « Sélection 2005 », pluridisciplinaire, de près de 1 800 titres choisis par 90 maisons d’édition. La sélection a été complétée par quelque 500 ouvrages, en rapport avec la spécificité du marché iranien et les animations et interventions d’auteurs programmées par les Services culturels de l’ambassade de France. Une place importante fut accordée à la poésie, à la fois par les ouvrages des auteurs du Printemps des poètes (Y. Bonnefoy, H. Meschonnic, Ph. Jaccottet, Ed. Jabes, J. Réda…) et la présence sur place de Mohammad Ali Sepanlou, Alain Lance, Claude Esteban, Jean-Baptiste Para ou Anne Talvaz, qui étaient invités par l’Ambassade pour participer à une Caravane des poètes et présenter L’anthologie de la poésie contemporaine française (1950-2000) traduite en farsi et publiée aux éditions Saless (voir ci-dessous). Rappelons que le stand était tenu par trois éditeurs libraires, Gooya, Saless et Farhang Moaser. Deux autres partenaires habituels des éditeurs français en Iran, les librairies Noor et B-SEO, disposaient de stands individuels, l’un sous le hall international et l’autre sous un pavillon iranien, où l’on trouvait des méthodes de français, quelques romans moins récents, quelques livres d’art de Fragments ou de l’Imprimerie nationale, quelques ouvrages pratiques de chez Saline et surtout des titres anglais en nombre.
Des ateliers de professionnels iraniens et français lors de la prochaine édition
Martine Grelle, responsable du Bureau des échanges internationaux au CNL, venue en Iran pour rencontrer un certain nombre d’auteurs, de traducteurs et d’éditeurs, dans la perspective de « Belles étrangères persanes », a pu constater leur amertume sur la non-signature de la Convention de Berne par l’Iran, en dépit d’une mobilisation de professionnels, parmi lesquels des membres actifs du Comité du livre et de la lecture créé en 2003. Ainsi Lili Hayeri Yazdi, qui dirige l’agence littéraire Kia et travaille également pour Kanoon, Institut pour le développement intellectuel de l’enfant et du jeune adulte et éditeur, œuvre pour la contractualisation en bonne et due forme des échanges de droits entre son pays et les pays avec lesquels elle entretient des relations construites comme la France, Taiwan, le Japon, l’Italie ou l’Espagne. Le travail de son agence facilite depuis plusieurs années les contacts entre éditeurs français (Syros, Nathan, Ricochet, Grandir…) et iraniens (Madreseh Publishing House, Shabaviz, Ofogh, Saless…), notamment dans le domaine de la jeunesse – bien que pour un éditeur français, les royalties sur un ouvrage cédé en farsi soient peu élevées.
Ces relations se développent également, rappelons-le, grâce aux soutiens à la traduction et à la publication des ministères de la Culture (Centre national du livre) et des Affaires étrangères. À titre d’exemple, parmi les ouvrages dernièrement aidés à la traduction en farsi, on trouve Qu’est-ce que la philosophie ? de Gilles Deleuze et Félix Guattari (Minuit) et L’Anthologie de cinquante ans de cinéma (Cahiers du cinéma). Il existe aussi un Programme d’aide à la publication (Sadegh Hedayat) créé en 2003 par le ministère des Affaires étrangères, destiné en priorité aux ouvrages de référence.
La tenue, pour l’édition 2006 de la foire iranienne, d’ateliers sur le sujet de la coopération éditoriale entre l’Iran et la France, devrait permettre encore d’avancer sur ces questions. Par ailleurs, de récents accords logistiques et commerciaux entre importateurs iraniens et éditeurs français pourraient faciliter la circulation du livre français en Iran : des contacts sont en cours avec Book City, noués par le SCAC (Service de coopération et d’action culturelle) de l’ambassade de France sur place, qui devraient offrir une vitrine française dans les vingt librairies de cette chaîne, attachées à la municipalité de Téhéran mais gérées de « façon privée ».
- Emmanuelle Martinat-Dupré
Une anthologie de la poésie française contemporaine en Iran
À l’initiative des Services culturels de l’ambassade de France à Téhéran et en partenariat avec diverses institutions iraniennes, une « caravane des poètes » a conduit, début mai, quelques poètes français et plusieurs de leurs consœurs et confrères d’Iran dans un voyage en autocar à travers le pays. Chacune des villes traversées a accueilli une lecture des auteurs, chaque fois dans les deux langues, le persan et le français. Ispahan, Chahr-é-Kord, Chiraz, Firouzabad, Téhéran virent chaque fois de passionnantes rencontres. L’étape de Chiraz fut particulièrement réussie : plus de trois cents personnes ont assisté à la lecture faite devant le mausolée de Hâfez, le grand poète de la langue persane dont chaque Iranien peut citer de mémoire plusieurs poèmes. Une artiste plasticienne, Federica Matta, participait au voyage. Elle avait réalisé des « kakemonos » combinant dessins et citations de poètes, et des enfants iraniens ont également créé des oriflammes. À leur retour à Téhéran, les poètes français de la caravane (Jean-Baptiste Para, Claude Esteban*, Anne Talvaz et moi-même) ont participé, à la Foire du livre, non loin du stand du BIEF, à la présentation d’une Anthologie de la poésie française contemporaine venant tout juste de paraître aux éditions Saless. Tiré à 2 000 exemplaires, cet ouvrage bilingue, qui a bénéficié d’une aide publique de la France (pour la rémunération des traducteurs), est le fruit d’un travail réalisé par un groupe réuni sur place par les Services culturels. Le poète iranien Mohammad Ali Sepânlou (dont le recueil Le temps versatile, éditions de l’Inventaire, a obtenu le Prix Max Jacob de poésie étrangère en 2005) a présidé l’équipe des traducteurs iraniens et préfacé l’ouvrage. Michel Houdayer, chargé de coopération linguistique, et Santa Simonpietri ont coordonné ce travail collectif. Lorsqu’il y a presque deux ans je lui avais suggéré ce projet, Sepânlou l’avait appuyé d’emblée : la poésie française contemporaine n’est en effet connue en Iran que par une minorité de spécialistes et jusqu’ici c’est seulement dans des revues qu’on pouvait parfois la découvrir (les philosophes et essayistes français semblent bénéficier en revanche d’assez nombreuses traductions). Nous nous sommes mis d’accord sur les caractéristiques de cette anthologie : elle serait bilingue et présenterait des poètes qui se sont affirmés dans la seconde moitié du XXe siècle. Plutôt que de rassembler une centaine d’auteurs représentés chacun par un seul poème, il nous a paru plus judicieux de nous limiter à une quarantaine de poètes, ce qui permet, sur plusieurs pages, de mieux connaître la thématique et l’écriture de chacun. J’ai tout d’abord établi une liste indicative à laquelle le groupe de Téhéran a ajouté quelques noms puis Jean-Baptiste Para et Claude Esteban, lors de leur passage en Iran en octobre 2004, ont complété l’ensemble. En fin de ompte, après que quelques poètes initialement choisis durent malheureusement être écartés en raison d’insurmontables problèmes de traduction, ce sont trente-cinq poètes que ce livre présente aux lecteurs iraniens, d’Edmond Jabès, Yves Bonnefoy et André du Bouchet à Esther Tellermann, Jean-Michel Maulpoix et Valérie Rouzeau, en passant par Michel Deguy, Jacques Roubaud ou Bernard Noël.
Claude Adelen, poète et critique attentif de la poésie contemporaine (également présent dans cette anthologie), a écrit pour chaque auteur une brève présentation qui le situe dans le paysage poétique actuel.
Les premiers échos dans la presse et dans le monde universitaire sont très favorables. En Iran, pays où la poésie continue de jouir d’un grand prestige dans toutes les couches de la population, cette publication revêt une importance particulière. À quand une anthologie de la poésie iranienne d’aujourd’hui en traduction française ?
* Son livre de poèmes Morceaux de ciel, presque rien, vient de paraître à Téhéran, aux éditions Andisheh Sazan, traduit par Media Kachigar.
- Alain Lance