C’est dans le cadre du programme d’accueil professionnel d’éditeurs étrangers en France, destiné à renforcer les liens entre les maisons d’édition françaises et étrangères, que Malgorzeta Szczurek, responsable éditoriale chez Znak, a effectué un séjour de trois mois chez Verticales.
Pourriez-vous décrire la maison d’édition Znak ?
Malgorzeta Szczurek : Znak fête cette année ses 45 ans. C’est l’une des plus grandes et plus prestigieuses maisons d’édition en Pologne. À l’époque communiste, elle seule était indépendante, particularité qu’elle devait à la protection de l’Église catholique. Après cette période, Znak a dû faire face à la concurrence des maisons d’édition purement commerciales. Ses dirigeants ont choisi un équilibre entre le développement à court terme et une politique éditoriale de long terme : il y a place dans le catalogue aussi bien pour des best-sellers comme le roman de Zadie Smith, Sourires de loup, qui s’est vendu à 40 000 exemplaires, que pour des ouvrages de philosophie, de théologie ou de poésie dont les ventes n’excèdent pas 1 000 à 2 000 exemplaires. La maison détient l’exclusivite pour les œuvres de J.-M. Coetzee dont La Disgrâce a été publiée bien avant son attribution du Prix Nobel. On peut citer d’autres auteurs-phares : le Prix Nobel de littérature polonais, Czeslaw Milosz, le poète irlandais Seamus Heaney, le philosophe français Paul Ricœur. Au catalogue aussi de nouvelles traductions de Dostoïevski, Joyce, Heidegger et Virginia Woolf.
Les domaines scolaires et de la jeunesse sont venus récemment compléter le champ de la production.
En quoi votre expérience chez Verticales a-t-elle été complémentaire de votre activité chez Znak ?
M. S. : Tout d’abord, je voudrais dire que je suis vraiment ravie de cette expérience. Elle s’est révélée complémentaire de mon travail en Pologne dans la mesure où les profils des deux maisons sont assez différents. Chez Znak, je dirige un service littéraire, créé il y a quatre ans, où l’objectif qui m’a été donné est de concilier, au sein d’un même catalogue, des best-sellers et des romans « plus pointus » en particulier des romans étrangers, qui rencontrent d’ailleurs un vif succès en Pologne. Chez Verticales, j’ai découvert une maison qui privilégie des auteurs originaux, et qui en quelque sorte les « révèle », et aussi des gens passionnés par les livres qu’ils publient, et libres dans leur choix.
Avant mon arrivée en France, la littérature française contemporaine avait pour moi des contours assez flous. Pendant mon séjour à Paris, j’ai découvert des auteurs, de chez Verticales bien sûr, mais d’autres maisons aussi : Lydie Salvayre, Pierre Senges, Régis Jauffret, Arnaud Cathrine, mais aussi Véronique Olmi, Valérie Mréjen, entre autres. J’ai aussi élargi ma connaissance des auteurs francophones, tout cela grâce à la possibilité de passer plusieurs heures dans les librairies, et d’avoir des échanges. Possibilité qu’on n’a pas toujours pendant les foires du livre, où les responsables des droits étrangers se concentrent sur les nouveautés.
Je pense publier l’année prochaine un roman de Lydie Salvayre, je suis vraiment persuadée que je suis venue ici pour la découvrir ! J’aimerais aussi beaucoup faire traduire Pierre Senges…
Et dans l’autre sens ?
M. S. : Pour ce qui est des auteurs polonais traduits en France, Gallimard va publier cette année Mercedes-Benz de Pawel Huelle (Znak) et les éditions de l’Olivier vont publier en 2005 un roman d’un jeune auteur polonais, Wojciech Kuczok, édité en Pologne par WAB. À mon sens, il y a des auteurs à découvrir, notamment dans le domaine du récit de reportage qui connaît un grand engouement en Pologne. Si Ebène de Kapuscinski a été traduit en français, il en reste bien d’autres : Olga Stanislawska, qui a reçu le prestigieux prix de Fundacja Koscielski (qui vit à Paris d’ailleurs) pour le récit de sa traversée de l’Afrique, ou encore Wojciech Jagielski, Wlodzimierz Kalicki, Jacek Hugo-Bader...
L’éventuelle introduction en Pologne de dispositions législatives concernant le prix du livre vous semblerait-elle bénéfique pour l’organisation du marché du livre ?
M. S. : Oui, je crois qu’une éventuelle loi pourrait un peu normaliser le marché polonais qui pour l’instant ressemble plutôt à une jungle. L’application d’une loi sur le prix unique du livre pourrait assurer une présence plus longue des ouvrages de fonds et une diversification de l’offre en dehors des best-sellers.
En même temps, je sais qu’il y a un travail énorme à faire auprès des libraires qui manquent de formation. En France c’est un métier prestigieux. En Pologne, c’est un métier en crise, on pourrait dire que les libraires ne sont pas encore sortis de l’époque communiste. D’autre part les éditeurs ne savent pas comment les aider et là, l’expérience et le savoir-faire français sont très enrichissants.
Mais la mise en place du prix unique du livre est loin de faire l’unanimité parmi les professionnels. J’ai l’impression qu’en Pologne les acteurs du marché du livre sont d’accord sur l’idée qu’il faut normaliser le marché, mais la situation est tellement compliquée et difficile qu’ils ne savent pas par quoi commencer pour ne pas l’aggraver encore plus.