Pour mieux analyser la situation des ouvrages de sciences humaines et sociales français au Japon, il n’est pas inutile de connaître quelques éléments du contexte général de l’édition japonaise.
L’édition japonaise connaît un phénomène de surproduction.
Le nombre de nouveautés en 2002 a atteint le chiffre de 74 259 titres, soit 3 186 de plus que l’année précédente. Cette augmentation de la production n’est pas un phénomène nouveau, mais il s’est fortement accentué depuis l’année 2000.
Dans le domaine des sciences humaines et sociales, le nombre de nouveautés se répartit comme suit :
- philosophie et religion : 3 138 titres (4,2 % de la production),
- histoire : 5 000 (6,7 %),
- sociologie, politique et économie : 15 238 (20,5 %).
Dans le même temps, le tirage et le prix moyen de chaque ouvrage connaissent une diminution qui s’est affirmée plus particulièrement en 2001.
Le chiffre d’affaires total a encore baissé de 0,9 % par rapport à l’année précédente. Il faut cependant noter qu’il s’agit de la baisse la moins importante de ces 10 dernières années. Le taux de retour de 37,9 % est sensiblement le même depuis 6 ans. Phénomène difficile à endiguer, dont le remède semble surtout attendu autant du côté des progrès de la gestion informatique des distributeurs que des efforts venant des éditeurs eux-mêmes…
Développement des éditions bon marché “shinsho”.
Depuis une dizaine d’années, mais plus encore depuis les cinq dernières, la plupart des éditeurs se sont lancés dans la publication d’éditions bon marché, entre édition courante et édition de poche, avec des collections allant d’ouvrages de vulgarisation destinés au grand public aux ouvrages plus spécialisés, mais répondant à des critères précis quant au format, au nombre de pages et au prix. Hélas ! il semblerait que les résultats commerciaux ne soient pas à la hauteur des attentes et incitent les éditeurs à proposer des ouvrages plus pratiques que théoriques, à l’instar des éditions Iwanami, déjà éditeur d’une collection de référence de grand renom, qui a lancé récemment la collection “Active Shinsho” et rencontre un bon succès.
Les sujets qui font actuellement l’objet d’une attention particulière.
On peut citer les questions de géopolitique, la Corée du Nord, l’Islam, l’Etat moderne et la démocratie, le terrorisme, mais aussi les questions liées au vieillissement de la population.
Des organismes pour la promotion de l’édition en sciences humaines et sociales.
À noter l’existence de “Jimbun kai” (société pour les sciences humaines) qui réunit 21 éditeurs et, outre son action dans la formation continue des professionnels, publie une sélection critique de plus de 4 500 ouvrages à destination des librairies et bibliothèques en priorité. Et, depuis 2000, elle propose cette sélection mensuellement révisée, sur un site http://www.jinbunkai.com/ de l’association des éditions universitaires, qui propose elle-même des répertoires sur un site http://www.ajup-net.com.
Autre source, la Société de promotion du livre d’histoire qui rassemble 17 éditeurs et des informations sur un site http://www.hozokan.co.jp/rerikon.
Dans ce contexte, l’édition française de sciences humaines reste relativement bien représentée au Japon, avec plus d’une cinquantaine de titres pour lesquels des contrats de traduction sont signés annuellement, soit un peu plus de 30% des traductions du français, tous domaines confondus. Les tirages sont cependant le plus souvent fort limités : ils dépassent rarement 2 000 exemplaires. Il faut que l’auteur ait déjà une certaine renommée ou que sa thèse comporte un degré d’actualité « très directe » pour dépasser les limites d’un lectorat spécialisé. On peut citer par exemple Après L’Empire d’Emmanuel Todd dont Fujiwara Shoten a vendu 4 500 exemplaires malgré sa pagination importante et son prix élevé (les précédents ouvrages du même auteur n’atteignaient qu’en moyenne 2 500 exemplaires).
Le temps pour la traduction peut être extrêmement long eu égard aux problèmes d’adaptation voire de création de concepts qui se posent à ceux qui y travaillent et doivent donc être suffisamment au fait de la recherche dans le domaine considéré, tout en ayant une formation suffisante à la langue française. Les éditeurs regrettent parfois de ne pas pouvoir publier davantage ou plus vite faute de traducteurs compétents.
Pour finir sur une note encourageante, on peut dire que beaucoup d’éditeurs japonais, parfois hélas, plus que leurs lecteurs, restent très désireux de connaître le point de vue des auteurs européens et plus particulièrement français sur les sujets qui préoccupent la société japonaise contemporaine, attendant d’eux des pistes de réflexions susceptibles de constituer une alternative aux propositions émanant des universitaires ou commentateurs américains.