Le BIEF avait convié une délégation de professionnels du livre russe pour suivre pendant cinq jours, juste avant le Salon du livre de Paris 2005, un programme de rencontres avec des libraires et des éditeurs français.
Que sont cinq jours à Paris, quand on est éditeur ou libraire russe, invité par le BIEF à suivre un programme professionnel ? Cinq jours pour participer à un séminaire et pour, dans le même temps, retrouver des éditeurs connus ou en rencontrer de nouveaux ; cinq jours pour répondre aux invitations, assister aux inaugurations, cocktails et réceptions ; pour arpenter les allées du Salon du livre puis celles des entrepôts d’un distributeur (cette année la Sodis) ; pour négocier des contrats ; pour visiter les librairies de Montparnasse ou Saint-Germain-des-Prés comme Tschann et la Fnac des Halles. Ce sont enfin cinq jours pour profiter de Paris, sous un beau soleil de printemps, alors qu’à Moscou sévit encore l’hiver.
Un mois après leur participation aux rencontres professionnelles franco-russes, nous avons interrogé les 15 éditeurs et les 4 libraires distributeurs invités pour recueillir leurs impressions. Sans surprise, tous soulignent la richesse du programme, certains le comparant à un marathon. Au-delà, parmi leurs différentes réponses, on retrouve le double clivage qui était apparu durant le programme, d’une part entre les éditeurs et les libraires et d’autre part entre ceux qui avaient déjà une longue expérience des relations avec la France et ceux pour qui ce voyage constituait une première. Parmi les éditeurs, les plus familiers des échanges avec la France (Inostranka, NLO ou Text par exemple) se sont montrés plus intéressés par la deuxième journée du séminaire sur les échanges de droits. La suite du programme a été pour ceux-là l’occasion de rendez-vous professionnels avec les éditeurs français, sur le Salon ou dans les maisons d’édition. Pour les autres (tels que Free Fly ou Olga Morozova), qui découvraient le Salon du livre et le marché du livre en France, tout était bon à prendre à l’intérieur du programme, le séminaire comme les visites professionnelles. La présentation de l’organisation de la chaîne du livre en France, les métiers, les bases de données bibliographique par exemple, on été pour eux source de réflexions qu’ils souhaitent poursuivre. Mais c’est sans doute leur fascination pour le Salon lui-même qu’ils expriment le plus, qualifié de « spectacle extraordinaire » où « l’on pouvait voir dans le regard des gens leur intérêt sincère pour le livre » (Tatiana Makarova).
Du côté des libraires distributeurs, cette visite du Salon du livre constituait unanimement une première. Ils ne cachent pas leur étonnement d’avoir découvert un univers où le livre est « particulièrement choyé et la librairie si présente ». Ils indiquent tout l’intérêt des échanges avec leurs confrères éditeurs russes, ce qui, de leur propre aveu n’est pas si fréquent à Moscou ou à Saint-Pétersbourg. Question de méfiance envers des éditeurs considérés parfois comme des concurrents qui savent aussi vendre en direct auprès du public. Sur ce point, le séminaire leur a permis de découvrir le fonctionnement du marché du livre en France, qu’ils ont aussi trouvé très éloigné de leur réalité. La difficulté à identifier le rôle si particulier du diffuseur dans la chaîne du livre ressort dans plusieurs de leurs commentaires. Parmi les points forts, les libraires russes évoquent également leur visite des librairies parisiennes dont les responsables ont été bombardés de questions, aussi bien sur les outils de gestion des stocks que sur le vol en librairie ou le respect des normes d’incendie !
Enfin, au-delà des visites professionnelles, les éditeurs et libraires invités se sont montrés très sensibles à l’intérêt « chaleureux et sincère du public français pour l’hôte officiel du Salon ». Un intérêt aussi bien pour la littérature de Russie que pour « l’esprit des changements intervenus ces dernières années ». Et de reconnaître que « les lecteurs français savent sentir le souffle de la vie littéraire, où qu’elle soit ».
- Pierre Myszkowski
Les échanges avec l'étranger : des priorités différentes. Synthèse du séminaire.
Alors que l’édition française est assez confortablement installée sur le marché des droits international, pour les éditeurs russes l’achat et la vente de droits est une expérience récente datant de la création de maisons indépendantes à la fin des années 90, après des années d’immobilisme, pendant lesquelles s’est exercée le monopole de l’agence d’Etat VAAP.
Droit d’auteur en Russie : la culture juridique des éditeurs et des auteurs connaît de profondes évolutions
La position par rapport au respect du droit d’auteur marque un tournant fondamental pour les échanges avec l’étranger. Les intervenants russes ont surtout voulu faire entendre que la relation éditeur-auteur en Russie est alignée sur les normes internationales (depuis son adhésion à la convention de Genève), et que ce droit d’auteur est plus proche du droit d’auteur continental européen qu’anglo-saxon, avec au centre la notion de droit patrimonial et de droit moral, « effectivement très prégnant dans la jurisprudence et dans la loi française », comme l’a exposé J.-C. Zylberstein (éditeur et avocat spécialisé dans ce domaine). Pour Irina Gachechiladze (NLO), la mentalité est train de changer, la profession comprend maintenant que « ce n’est pas seulement le respect d’une norme, mais un outil réel de succès économique ». Et les usages évoluent dans la foulée de la législation, même si la pratique du piratage persiste en Russie. « Il faut faire comprendre l’intérêt que le gouvernement a de faire appliquer la loi et les conventions internationales », a déclaré Alain Gründ qui s’exprimait en tant qu’ex-président de l’UIE : « Une industrie d’édition nationale ne peut se développer que si les règles du droit d’auteur sont respectées, s’il n’y a pas de concurrence déloyale ». Et cette évolution se constate tant chez les éditeurs que chez les auteurs, comme le rappelle Elena Koposova (Amphora). « Avant, les auteurs russes n’avaient jamais ni gloire ni argent. Aujourd’hui, si un auteur est connu, il peut avoir le dernier mot dans la négociation. Le début de l’exercice du "pouvoir commercial" de l’auteur déjà bien implanté en France et ailleurs… ».
Une urgence autant économique que juridique
Malgré le déséquilibre qui marque fortement les échanges de droits entre la France et la Russie (quand la France cède en moyenne 200 titres par an elle en achète 15 à traduire du russe), Anastasia Lester (scout et agent) a montré qu’ils sont un processus dynamique auquel participent de plus en plus d’éditeurs russes (une soixantaine). Mais les partenaires russes et français n’en attendent pas forcément les mêmes choses. Si pour les auteurs français, être traduit en russe reste tout d’abord prestigieux, pour les Russes, ce n’est jamais simplement une question d’image : l’avenir économique des auteurs russes passe par les cessions des droits étrangers, comme l’a rappelé Elena Sverdlova d’OGI. Au cœur du débat aussi les enjeux financiers des éditeurs qui ont exprimé leur souhait et leur nécessité que les à valoir pour des achats de droits de traductions correspondent au pouvoir d’achat des lecteurs russes. Dans le domaine littéraire, le lectorat est limité mais fidèle des deux côtés. On constate un vrai intérêt notamment pour les jeunes auteurs, qui peuvent parfois se traduire par des politiques éditoriales audacieuses : la publication d’auteurs français hyper intellectuels et marginaux par des éditeurs russes ou des éditeurs français publiant un auteur russe en première édition avant sa publication en Russie. C’est d’ailleurs l’une des spécificités de ce marché, l’éventuel contact direct entre l’auteur russe et l’éditeur étranger, impensable en France où comme le rappelle fermement Alain Gründ : « le meilleur agent de l’auteur est son éditeur ». En sciences humaines, le déséquilibre est encore plus flagrant. Alors qu’il semble fondamental aux Russes d’avoir accès aux textes des penseurs occidentaux, « nous imaginons encore très mal les traditions intellectuelles à l’Ouest, ce travail est important pour que la Russie puisse s’intégrer à la communauté européenne, qui représente un idéal pour la Russie », déclare Andreï Sorokin (Rosspen), « traditionnellement en sciences humaines, la France ne se tourne pas vers l’Europe centrale et la Russie », déclare de son côté Marie-José d’Hoop (Belles Lettres ). Pour cette raison, au-delà des conditions professionnelles de ces échanges, c’est leur contenu, leur sens - permettre à la Russie d’intégrer la communauté internationale - qu’ont mis en avant les éditeurs russes, qui expriment fortement leur souhait de professionnaliser les échanges. À l’issue de ces rencontres où ont été abordés tous ces sujets sans "langue de bois", Andreï Sorokin a déclaré : « Nous avons appris beaucoup de choses dans ces ateliers : nous voyons qu’il y a beaucoup de similitudes et beaucoup de divergences ».
- Catherine Fel
Programme du séminaire
- Le droit d’auteur en Russie
[Irina Gachechiladze, Éditions NLO]
- La relation entre l’auteur et son éditeur en France et en Russie
[Jean-Claude Zylberstein, directeur éditorial, 10/18, avocat ; Elena Koposova, Éditions Amphora]
- Les échanges de droits entre la Russie et la France dans le domaine de la littérature
[Elena Sverdlova, Éditions OGI ; Jean Mattern, Éditions Gallimard]
- L’expérience d’un agent littéraire en Russie [Anastasia Lester]
- Les échanges de droits entre la Russie et la France dans le domaine des sciences humaines
[Marie-José D’hoop, Éditions Les Belles lettres ; Andreï Sorokin, Éditions Rospen]
- Co-éditions et partenariats éditoriaux dans le domaine du livre illustré
[Monique Souchon, Éditions Gründ]
- Les échanges de droits entre la Russie et la France dans le domaine de la jeunesse
[Olga Trifonova, AST ; Françoise Mateu, Le Seuil jeunesse]