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La littérature pour la jeunesse flamande a de quoi séduire à l’international

Par Jan Van Coillie*

Les livres d’images : une grande diversité créatrice
La sorcière malicieuse de Patou la mêle-tout (Nieuwsgierig Lotje) de Lieve Baeten, édité chez Clavis en 1992, est à l’origine de la percée internationale, avec un style qui se caractérise par des tons doux, des décors pleins d’ambiance et des détails amusants.
En 1996, cette maison d’édition, en collaboration avec la ville de Hasselt, a créé un prix pour illustrateurs, qui entraîne souvent des retombées à l’international pour ses différents lauréats comme Riske Lemmens avec La boîte à monstres (Doosje Monsters) ou Guido Van Genechten et ses histoires du lapin Rikki, qui stimulent les enfants dans leur développement émotionnel. De jeunes illustrateurs, participant au concours, ont eu la chance de publier leurs albums. Parmi les plus populaires figurent Peter Brouwers, Hilde Schuurmans et Paul Verrept.
Un pionnier dans le marché des albums est la maison d’édition De Eenhoorn, vivier permanent pour de nouveaux talents : ainsi Klaas Verplancke qui a reçu le Bologna Ragazzi Award pour ses illustrations dans Ozewiezewoze, un livre de chansons populaires pour enfants, et Carll Cneut également primé. Le premier réalise des illustrations exubérantes, qui regorgent d’humour et de fantaisie, le deuxième utilise une palette riche en couleurs et des figures massives sur de petits pieds, d’où se dégage une imagination provocatrice. Il s’ est fait connaître avec L’étonnante histoire d’amour de Lucien le chien, parue en 2002.
Les productions De Eenhoorn révèlent une grande diversité de styles et de techniques. Ainsi, les figures effilées et les couleurs bigarrées de Tom Schoonooghe forment un contraste étonnant avec les enfants sages et les pastels de Leen Van Durme, avec les galopins ou les géants comiques de Johan Devrome ou avec les couleurs chatoyantes et les figures coquines et tendres de An Candaele. Actuellement, les illustrateurs cherchent avant tout leur propre style et utilisent plusieurs techniques et matériaux à la fois, des combinaisons de couleurs, des perspectives et des compositions, en parfait accord avec le texte.
La maison d’édition Davidsfonds/Infodok aussi publie de plus en plus de livres d’images. Klaas Verplancke y a publié Jot et Wortels, sur les thèmes de la créativité, la communication et la recherche d’une identité. Les livres de Wally de Doncker avec des dessins de Gerda Dendooven, qui combinent humour et émotion, sont remarquables. Dans Je me manque (Ik mis me), le petit « je » se pose la question de savoir comment aurait été le monde s’il n’avait pas été là. Parmi les meilleures illustratrices en Flandre, elle a déjà obtenu trois fois le Boekenpauw, la plus importante distinction pour les illustrateurs, qu’on également obtenu Ingrid Godon et André Sollie pour leur livre Wachten op matroos (Querido), lauréats par ailleurs du Gouden Griffel.

Le roman pour adolescents s’est développé depuis dix ans
Le piège (Vallen ) de Anne Provoost, porté à l’écran, a été le premier de ce domaine à percer sur le marché international. L’œuvre de cet auteur pour la jeunesse est unique par la construction ingénieuse et la langue imagée de ses récits, que l’on retrouve aussi bien dans son adaptation de La Belle et la Bête que dans son interprétation de l’histoire biblique du Déluge. Bart Moeyaert est un autre auteur important, il a été nominé pour le prix H.C. Andersen en 2002. Il maîtrise l’art de créer une ambiance singulière avec peu de mots, comme par exemple celle qui règne dans une famille avec sept frères, sujet de son livre Broere.
Ces deux auteurs sont édités par Querido, qui publie aussi des auteurs comme Marita de Sterck, Jan Simoen et Kathleen Vereecken. Le dernier roman de Marita de Sterck Op kot relate la vie estudiantine dans une université. Jan Simoen a percé avec Met mij gaat alles goed, où il lie le sida et la guerre en ex-Yougoslavie. Kathleen Vereecken emploie, elle, un style de la narration très imagée dans ses romans historiques.
Davidsfonds/Infodok est un autre éditeur important de romans pour adolescents. Ses auteurs Gerda Van Erkel et Ina Van de Weyer figurent parmi les derniers lauréats du prix Knokke-Heist, le plus important prix sur manuscrit. Avec son expérience de psychothérapeute, Gerda Van Erkel s’attache dans ses livres à des jeunes qui cherchent leur voie, avec toutes les difficultés que cela entraîne. Dans son nouveau roman, Een dubbel vuurteken, qui se situe au Japon, Saya est une fille rebelle qui cherche son chemin entre la tradition et les influences occidentales et entre son devoir et son intuition. Witte pijn est le premier roman remarqué de Ina Vandeweyer. Il se situe chez les Inuits, de même que son dernier roman Merg en bloed. D’autres auteurs appréciés des jeunes lecteurs sont Karel Verleyen, Patrick Bernauw, Guy Didelez et Dirk Bracke, qui traite du sida, de l’abus sexuel, des gamins des rues et des enfants-soldats dans un style très direct.
De son côté, l’éditeur Clavis publie surtout des romans pour adolescents sur des problèmes comme le divorce, l’inceste ou l’anorexie. Il convient en dernier lieu de signaler la série Valentin (Valentijnreeks, Averbode), une étonnante série d’histoires d’amour dans laquelle Ed Franck s’essaie aux grands classiques comme Roméo et Juliette, Carmen et Salomé. Il les adapte d’une manière magistrale pour les jeunes lecteurs.

Des auteurs qui n’hésitent pas à traiter de sujets graves
Des livres relatant des histoires pour les plus petits sont plutôt rares. Les recueils de Kaat Vrancken (Querido) font exception. L’auteur possède la rare capacité de s’identifier au jeune lecteur, et elle décrit avec beaucoup de finesse des événements banals et dramatiques dans la vie de la petite Hannah. Elle n’évite pas des thèmes plus délicats à traiter comme la folie, la sexualité ou la mort.
Il y a bien plus de livres pour les enfants qui commencent à lire. Le succès des livres de Vos en haas de Sylvia Vanden Heede (Lannoo) est très grand, grâce à ses histoires qui débordent de vie et d’humour dans un langage très simple.
Marc de Bel est assurément l’auteur le plus populaire chez les jeunes lecteurs de huit à douze ans (Davidsfonds/Infodok ; Tingel). Il a publié plus de cinquante livres dont deux ont été portés à l’écran. Du suspense, de l’action, de l’humour, un peu de romantisme et un message positif sont les clés de son succès. La plupart des histoires pour les lecteurs à partir de huit ans sont réalistes. La maladie, la mort et la souffrance sont des thèmes récurrents dans l’œuvre de Jaak Dreesen (Averbode), que l’on retrouve aussi dans l’œuvre de Ed Franck. Mijn zus draagt een heuvel op haar rug raconte d’une manière profonde le conflit entre le désir d’affection d’un garçon et l’amertume de sa sœur handicapée. Duivelsteken de Heidi Boonen (Querido), une histoire qui traite du harcèlement, est aussi très suggestif.
Pour la catégorie des douze ans, il est frappant de constater le nombre élevé de romans historiques publiés par des maisons comme Davidsfonds/Infodok, Averbode et Lannoo. Les livres de Karel Verleyen et Frans Leys nous offrent une combinaison originale entre information et narration. De zilveren dolk (Davidsfonds/Infodok) combine des données historiques sur les conquêtes d’Alexandre le Grand avec des mythes, des sagas et des histoires épiques.
Henri Van Daele occupe une place à part avec des histoires inspirées par sa propre enfance. La Résistance et laprès-guerre dans un petit village sont les principaux thèmes de Woestepet. Een moffenkind (Lannoo).

La poésie et la non-fiction
Geert De Kockere (De Eenhoorn) est le poète le plus productif, qui écrit pour les petits des vers dans la tradition des vieilles comptines. Riet Wille (Averbode), orthophoniste de formation, est fascinée par les possibilités ludiques de la langue. Les vers de Frank Adam (Querido) sont branchés et rebelles : les mioches ont une coiffure punk, piratent l’ordinateur de papa et jouent de la musique rap dans la rue. Plusieurs poètes s’adressent aux adolescents – comme Daniël Billiet (Averbode, Divers), Gil Vander Heyden (Divers), André Sollie (Querido) et Ed Franck (Averbode) – dans des poèmes qui traduisent les sentiments conflictuels entre l’enfance et l’âge adulte.
Le livre documentaire éprouve des difficultés à se maintenir dans un petit domaine linguistique. Schapenvellen en ganzenveren de Katharina Smeyers (Davidsfonds/Infodok) raconte l’histoire du livre médiéval, A is een koetje (dat staat op zijn kop), paru dans la même collection, celle de l’écriture et de l’alphabet. La collection Vragen van en voor kinderen, de la maison d’édition Clavis est aussi innovatrice. Les livres prennent pour point de départ des questions d’enfants et abordent des sujets comme l’hôpital, la mort, la télévision, l’argent et la politique. Mon chien Patouf de Caroline Heens est déjà paru en onze langues.

Une nette augmentation des traductions en français
La langue des illustrations est nettement plus internationale que celle du texte. Les livres d’images occupent 90% des traductions vers le français. Les pionniers sont Kleine Adam de Mariette Van Haelewijn et Rita Van Bilsen (Et Adam refit le monde, Éditions de Levain, 1989) et Nieuwsgierig Lotje de Lieve Baeten (Patou la mêle-tout, Éditions Mijade, 1999). Jusqu’en 1999, seuls quelques livres flamands pour enfants étaient traduits en français. Mais à partir de 1999, ce nombre s’est envolé à presque trente traductions par an. Cette année-là, la traduction de Blote handen (À mains nues, Seuil) de Bart Moeyaert s’est avérée importante pour l’image de marque de la littérature pour la jeunesse en Flandre.
C’est à la maison d’édition Clavis que l’on doit le nombre croissant de traductions vers le français, à l’origine actuellement de plus de 50 % d’entre elles. En 1999, De Eenhoorn s’est aussi lancé sur le marché français avec le livre d’images Muu (Geert De Kockere/ Marjolein Pottie). Heksenfee, le livre illustré par Carll Cneutt, avec des textes de Brigitte Minne (La fée sorcière, Pastel, 2000) est à l’origine de la percée internationale. Les éditeurs (bilingues) Averbode et Casterman publient aussi des traductions en français. Chez Averbode, la collection Nelly et César avec des illustrations de Ingrid Godon attire l’attention (en traduction chez Casterman).
La traduction de De adem van de woestijn de Carine Verleyen (Flammarion), une histoire qui se situe chez les Touaregs, est peut-être révélatrice du goût qu’ont les jeunes lecteurs français pour les histoires poétiques.
Il y a peu de traductions du français vers le néerlandais mais leur nombre augmente considérablement ces dernières années. La maison d’édition Querido est un pionnier. En 1992, Bart Moeyaert traduit le recueil Histoires au bord du lit de Pili Mandelbaum, avec des illustrations de Gabrielle Vincent. En 1997, le même auteur-traducteur s’est frotté au Magazin zin zin, le livre quasi intraduisible de Frédérique Clément avant de se lancer dans la traduction des livres de Chris Donner. Il est frappant de constater qu’un grand nombre de traductions sont des histoires profondes sur des thèmes difficiles dans une langue poétique et imagée. Cela vaut entre autres pour les romans de Christophe Honoré (Querido) et de l’auteur canadienne Charlotte Gingras (Averbode). Les médias ont prêté beaucoup d’attention à la traduction de l’œuvre de Pierre Coran par Jan Simoen (Houtekiet). Les livres d’images de Malika Doray (Averbode), Ghislaine Biondi et Rebecca Dautremer (Davidsfonds/ Infodok) et Eric Battut (Davidsfonds/ Infodok et De Eenhoorn) sont très poétiques. Davidsfonds/Infodok sort avec succès depuis quelques années des livres documentaires de Nathan et Mila Editions.

(traduit par Daphne Devriendt)

* Jan Van Coillie, universitaire et enseignant, est président du Centre national de la littérature pour la jeunesse. Il est l’auteur de plusieurs livres et articles consacrés à ce domaine.

 -  mars 2003


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