Les données chiffrées 2000-2001
Pour l’établissement des statistiques extérieures portant sur l’année 2001, environ 90 éditeurs ont transmis leurs chiffres à la Centrale de l’édition et au Syndicat national de l'édition.
Nous avons retenu ici ceux qui portent sur le volume des échanges de droits et de coéditions entre les éditeurs français et les éditeurs néerlandophones (Pays-bas et Flandre) pour la période cumulée des années 2000-2001, dernières statistiques disponibles au moment de la rédaction de ce texte. Si ces chiffres contiennent une part de relativité – tous les éditeurs ne répondent pas –, ils permettent d’établir des tendances et de suivre des évolutions.
Baisse des cessions vers la Flandre, aux Pays-Bas le pratique passe devant la littérature
Avec 250 titres cédés pour la langue néerlandaise (sur 5 736 au total), dont 192 pour les Pays-Bas et 58 pour la Flandre, l’année 2001 a marqué un léger recul par rapport à l’année précédente (256 titres cédés) qui concerne la Flandre, puisque les Pays-Bas ont acheté une vingtaine de titres en plus.
Si l’on regarde par domaine pour les Pays-Bas : 71 titres cédés en livres pratiques, tourisme, guides, 35 en BD, 31 en littérature, 23 en jeunesse, 13 en actualités, documents et biographies, 11 en sciences humaines, 4 en religion, spiritualisme, 4 en STM (dont droit), l’année 2001 marque le passage de la catégorie pratique au sens large au premier rang de ces cessions.
Avec 58 coéditions vendues, la langue néerlandaise vient en 3e position derrière l’italien et l’anglais. Celles-ci concernent presque exclusivement des titres de BD vers la Flandre.
La répartition par domaine pour la Belgique flamande – 37 en BD, 11 en livres pratiques, tourisme, guides, 5 en littérature, 2 en sciences humaines, 2 en religion, spiritualisme, 1 en jeunesse pour l’année 2001 – reste la même, mais en 2000, ce sont 62 titres de BD qui avaient été cédés. Le chiffre faible des cessions en littérature (5 titres sur les deux dernières années) s’explique par la prépondérance des éditeurs des Pays-Bas dans ce domaine.
Dans un contexte général d’augmentation des acquisitions par les éditeurs français, le nombre de titres achetés à des éditeurs néerlandophones montre un doublement entre 2000 et 2001 : 18 titres dont 13 des Pays-Bas (6 en littérature, 4 en actualités, 2 en jeunesse et 1 en sciences humaines), 4 de Flandre (3 en jeunesse et 1 en actualités) contre 9 titres en 2000 et 1 d’Ouganda (en littérature).
Néanmoins, ce chiffre montre un volume d’achats qui se situe assez loin derrière d’autres pays européens proches et ne correspondent probablement pas à la réalité.
Si on les compare aux chiffres fournis par la Fondation pour la production et la promotion de la littérature néerlandaise de 36 titres soutenus en traduction française pour 2000 et 34 pour 2001 (chiffre qui atteint 56 en 2002 avant le Salon du livre), on peut penser qu’un certain nombre d’éditeurs concernés par ces achats n’ont pas répondu au questionnaire initial.
Une quarantaine d’éditeurs français travaillent avec les Pays-Bas et la Flandre
En matière de cessions de droits (571 au total pour les années cumulées 2000-2001, incluant les coéditions), 17 éditeurs français ont signé de 4 à 186 contrats avec des éditeurs néerlandophones. Très nettement en tête, on trouve Hachette Illustrated (qui regroupe BD, pratique, tourisme, jeunesse), suivi des éditeurs de BD Dargaud et Delcourt (une cinquantaine de contrats), puis des éditeurs de littérature générale, comme Albin Michel, Le Seuil, Laffont/Fixot, Gallimard (autour de 30), puis pour une moindre part Fayard, Grasset, PUF, Flammarion, Minuit, Plon-Perrin, Lattès, Stock, Pearson et l’éditeur de jeunesse l’École des loisirs et Assimil (entre 4 et 20 contrats).
L’autre moitié des éditeurs a une activité plus faible avec entre 1 et 3 titres cédés par an, dont Actes Sud, Milan, Odile Jacob.
Certains éditeurs ont fourni leurs chiffres pour 2002, ils sont alors plutôt en augmentation (effet probable du Salon du livre).
Selon les statistiques, portant sur les achats (33 au total incluant les coéditions pour les années cumulées 2000-2001), on dénombre une dizaine d’éditeurs français à avoir acheté les droits de traduction d’ouvrages en néerlandais : Fayard, Albin Michel, Delagrave, Actes sud, Gallimard, Magnard (entre 4 et 8 contrats), et on tombe à 1 seul titre pour Belfond, Desclée, Lattès, Solar et La Découverte.
Travaillent dans les deux sens : Albin Michel, Fayard, Gallimard, Actes sud, Lattès, Belfond. C’est à l’ensemble de ces éditeurs que nous avons envoyé un questionnaire devant permettre de détailler ces échanges avec les éditeurs néerlandophones. Un peu moins de la moitié a répondu et les éléments qui suivent sont extraits de leurs réponses.
Les partenaires néerlandophones cités
Pour la vente, les éditeurs le plus souvent cités sont De Arbeiderspers, de Geus, Atlas, Manteau, Contact, Standaard, Archipel, Byblos, De Boekerij, Van Oorschot, Ijzer, Prometheus, Van Gennep, Meulenhoff, Ambo, Weneldbiblioteek, ZNU (Flandre), Voltaire, Dargaud/Benelux et Arboris, Talent, Assimil Benelux.
Pour l’achat : L. J. Veen, Vassallucci, De Bezige Bij, Meulenhoff, De Geus, Augustus, Clavis.
Les contacts avec ces éditeurs s’établissent, d’après les professionnels interrogés, prioritairement lors des Foires de Londres et de Francfort (et à Angoulême pour la BD). Il semble par ailleurs que les éditeurs néerlandais se déplacent assez souvent à Paris tout au long de l’année, plus que leurs homologues français ne leur rendent visite.
Les éditeurs travaillent parfois avec des agents qui sont peu nombreux à s’occuper de ce marché : Arabella Cruse basée à Paris, Linda Michaels aux États-Unis et Laura Susjin à Londres.
Les intérêts des éditeurs néerlandophones pour la production française
Côté cessions, on est frappé par la place « discrète » occupée par la littérature française en traduction, impression qui se renforce encore quand on sait que les Pays-Bas est l’un des pays les plus ouverts à la littérature étrangère (environ 50 % de la production). On trouve des éléments d’explication tout au long de ce dossier, dont principalement la perte de l’influence culturelle de la France et l’approche prudente des auteurs français, qui ne rencontrent pas souvent le succès. Pour Heidi Warneke (Plon-Perrin), « le marché néerlandais est un petit marché, où la présence des ouvrages anglo-saxons est très forte. Etant donné le nombre de romans français en augmentation publiés chaque année, les éditeurs néerlandais se montrent de plus en plus sélectifs, et choisissent les titres adaptés à leur marché », ce dont est persuadée aussi Eva Bredin (Lattès) : « La littérature française les intéresse de moins en moins. Les Pays-Bas sont en avance pour la littérature anglaise/américaine et ils ont du mal à présenter, voire vendre des auteurs français qui pour eux sont plus difficiles ».
À Francfort, les auteurs français ne s’affichent pas sur les stands des éditeurs des Pays-Bas. Ils n’ont pas l’air d’être des écrivains vedettes des catalogues, avec peut-être une exception pour les écrivains femmes comme Anna Gavalda, Alina Reyes, Catherine Millet. Heidi Warneke souligne aussi le succès de Frédérique Hébrard, avec son dernier roman Esther Mazel, « une belle histoire sur une femme et une famille ».
Il y a un interêt pour la jeune littérature de l’autre pays, considérée comme un élément dynamique des échanges et cela est vrai des deux côtés. Pour des auteurs comme ceux cités par Anne-Solange Noble (Gallimard) : Sébastien Ortiz, Guy Coffette, Nicolas Michel, ou encore ce qu’Eva Bredin appelle « la fiction jeune branchée ».
Peuvent être choisis des best-sellers littéraires, comme Jean-Chritophe Rufin, Jean-Claude Izzo, Dai Sijie, l’éditeur néerlandais peut se fier à un succès rencontré par l’ouvrage en France, mais si les auteurs sont inconnus, la conviction de l’éditeur acquéreur joue un rôle fondamental pour la carrière éditoriale de l’ouvrage. Ainsi pour Anne-Solange Noble, le très bon accueil du livre de Laure Adler À ce soir (De Bezige Bij) doit beaucoup à la conviction de l’éditeur, de même qu’Eva Bredin pense que le livre La chambre des officiers, outre son sujet, a reçu lui aussi un bon accueil, parce que l’éditeur hollandais y croyait beaucoup. Encore même son de cloche chez Catherine Vercruyce (Minuit) à propos du succès de Jean Rouaud, « grâce à son éditeur Van Oorschot qui l’a fait venir sur place et qui a publié tous ses titres alors que les ventes restaient faibles ».
En ce qui concerne l’augmentation des cessions des titres pour la jeunesse, « oui, c’est vrai » constate Evelyne Joureau-Oriol (Milan), « nous sommes passés de 3 contrats (2000-2001) à 19 contrats en 2002, en majorité du documentaire et de la philo ». La philo qui intéresse aussi les éditeurs de non-fiction pour adultes. Claire Teeuwissen, responsable des droits étrangers chez Odile Jacob, et qui a développé récemment les cessions de titres vers les pays néerlandophones a vendu 101 Expériences de philosophie quotidienne de Roger-Pol droit et La force des émotions de Fançois Lelord et Cristophe André. De son côté, Martine Bertéa (Fayard) annonce le succès de l’ouvrage d’Anne Nivat sur la Tchétchénie.
Pour Sylvain Coissard (Delcourt), c’est la France qui donne le ton en matière de BD et les succès sont les mêmes qu’en France. Même avis de Sophie Castille pour qui « le marché BD néerlandais est très similaire au marché français et donc reflète les tendances à la hausse que l’on trouve également en France ».
Les intérêts des éditeurs français pour la production néerlandophone
Une des différences évidentes est que les éditeurs français ne peuvent pas lire les ouvrages directement dans le texte. Le rôle des traducteurs et des lecteurs devient primordial. Ce sont eux qui souvent proposent d’introduire en France tel auteur ou telle oeuvre du domaine néerlandophone, voire construisent peu à peu un catalogue. Ce sont de véritables conseillers, ambassadeurs d’une langue et d’une culture peu accessible par ailleurs par les interlocuteurs habituels des maisons d’édition.
Françoise Triffaux (Belfond) ne s’intéresse pas à un courant en particulier, mais à « un univers singulier, à des voix originales ». Pour Jean Mattern (Gallimard), « c’est surtout la variété de la littérature néerlandaise » qui l’intéresse, et « le fait que les auteurs produisent souvent une littérature très narrative sans pour autant être démodée ».
De son côté Albin Michel s’est investi récemment dans ce domaine néerlandophone. Tony Cartano attribue le très bon acceuil en France de l’auteur Moses Isegawa à la qualité et au thème de ses textes (l’Afrique). En revanche, le domaine des sciences humaines semble largement couvert par les auteurs français, les éditions La Découverte vont toutefois faire paraître l’ouvrage Danse avec la mort du médecin Bert Keizer.
Aussi bien en fiction qu’en non- fiction, les différentes aides à la traduction des deux côtés sont essentielles mais pas décisives, comme le rappelle Bertrand Py (Actes Sud).
Les attentes par rapport à cette invitation sont de renforcer les liens, mais aussi d’évaluer la réception de cette production éditoriale néerlandophone auprès du public, le salon du livre ayant alors en quelque sorte valeur de test pour conquérir de nouveaux lecteurs.
Remerciements à Jean Mattern (Commission internationale du SNE), Jean-François Albat (SNE), Josiane Castelbou (Centrale de l’Édition)
Entretien avec Job Lisman, éditeur chez Prometheus/Bert Bakker
Prometheus, l’une des plus importantes maisons d’édition aux Pays-Bas, est une filiale du groupe PcM.
Parmi les 180 nouveautés qu’elle publie par an, la majeure partie est de la littérature – dont 80% d’auteurs néerlandais –, mais elle publie aussi de la non-fiction. C’est d’ailleurs des deux domaines confondus que s’occupe Job Lisman, avec une prédilection pour les livres d’historiens, comme Le partage de l’Afrique (sur la politique coloniale du XIXe siècle) de H.L. Wesseling ou l’ouvrage Village dans le polder de A.Th. van Deursen, sorte de « Montaillou » des Pays-Bas, best-seller en Hollande, mais qui n’en a pas connu la répercussion internationale.
Les traductions (de l’anglais, de l’italien, de l’espagnol, du français, des pays scandinaves) représentent environ 35% de la production.
L’une des caractéristiques de la politique éditoriale de la maison est de faire se côtoyer Jonathan Franzen, Umberto Eco avec Bridget Jones, une sorte de « combinaison tactique », de « cross over » entre littérature sérieuse et commerciale. Ce sont 4 à 5 titres par an que l’on fait traduire du français, dont le plus récemment Les adieux à la reine de Chantal Thomas, Un soir au club de Christian Gailly, Sartre une biographie de Bernard-Henry Lévy, Les 1000 maisons du rêve et de la terreur de l’écrivain afghan Atiq Rahimi, traduit à l’origine du persan aux éditions POL, dont Prometheus avait déjà publié Terre et Cendres. « La vente moyenne des livres français tourne autour de 3 à 4 000 exemplaires, le seuil de rentabilité se situe autour de 2 000 exemplaires ; ils ne trouvent pas toujours facilement leur place dans notre catalogue. Nous essayons de concilier la qualité littéraire du livre à traduire et l’estimation des chances commerciales sur notre marché. »
Comment explique-t-il le succès plus important de certaines traductions du français aux Pays-Bas, comme par exemple celui de Je voudrais que quelqu’un m’attende quelque part d’Anna Gavalda, publié par Bert Bakker, et vendu environ à 6 000 exemplaires : « Parce que c’est jeune et drôle, comme le Journal de Bridget Jones, qui s’est vendu à 45 000 exemplaires sur un an et a atteint, après cinq années, plus de 250 000 exemplaires vendus, et aussi probablement parce que les mères le lisent ! »
Pour s’informer des parutions françaises, Job Lisman rencontre les éditeurs à Londres et à Francfort et il a aussi une interlocutrice privilégiée en la personne d’Arabella Cruse, de l’agence littéraire Wandel Cruse. « Elle a les droits de beaucoup de livres français pour les marchés nordiques et hollandais. Elle sait exactement ce que je cherche, et elle est honnête sur le qualité des livres. Quand elle me dit que je dois lire un livre, je sais que c’est nécessaire que je le fasse. »
Avant de rentrer chez Prometheus, Job Lisman, qui a fait à l’origine des études de droit, a travaillé dans des maisons universitaires sur des ouvrages spécialisés traitant de la philosophie médiévale ou de l’histoire de l’antiquité, il est aussi passionné par le XIXe siècle. Pourquoi s’intéresse-t-il au français ? Peut-être parce qu’il a passé beaucoup de vacances chez sa grand-mère qui habitait dans le Languedoc…
Qu’en est-il, d’après lui, de l’intérêt des éditeurs et des lecteurs français pour les auteurs néerlandais ?
« Je pense que l’intérêt est plus grand aujourd’hui que dans les années passées, cela est vrai pour plusieurs pays et cela s’explique probablement par “l’ouverture” de la littérature hollandaise : jusque-là, il s’agissait surtout de livres autobiographiques, écrits par des hommes de 50 ans ou plus, sur des sujets très restreints et fortement ancrés dans notre culture. Les choses ont changé, et il n’est pas rare par exemple de voir une traduction du néerlandais devenir un best-seller en Allemagne. J’espère que cela pourra devenir une tradition internationale. Quelques-uns des auteurs du catalogue de Prometheus traduits en français sont Connie Palmen (Les Lois chez Actes sud), Hafid Bouazza (Les pieds d’Abdullah aux éditions Le Reflet) et Tijs Goldschmidt (Le drame du lac Victoria au Seuil) dont l’auteur est biologiste.
Les éditions Fagel : le privilège d’être petit
Cette maison de création récente (mais son fondateur travaille dans l’édition depuis 17 ans) a pour objectif de publier à part égale des auteurs néerlandais et étrangers en fiction et non-fiction. En 2002, sur la vingtaine de publications, trois étaient traduites du français :
Le Portail de François Bizot (4 000 exemplaires),
Ali le magnifique de Paul Smaïn (3 000 exemplaires) et
Les Immémoriaux de Segalen (1 500 exemplaires). Quand on l’interroge sur son choix, Roland Fagel trouve comme point commun à ces trois livres de relater des expériences hors du commun, d’être en quelque sorte de nature « excentrique ». Ce choix-là représente à la fois le privilège et le défi d’un « petit éditeur » dit-il.