Dans les universités, le nombre d’étudiants en langue et littérature françaises a diminué en l’espace de vingt ans jusqu’à ne plus atteindre que le dixième du chiffre d’autrefois (de 200 à 20 étudiants pour l’université d’Amsterdam par exemple), ce qui a de graves conséquences pour les UFR de français. À cet égard, la fermeture de la librairie Allert de Lange à Amsterdam, qui proposait traditionnellement un choix très large en littérature française, est significative.
Bien que la langue et la culture françaises aient perdu leur position historique et leur rôle naturel de chef de file, il n’est pas question d’une perte d’intérêt pour la France en général. Elle reste la destination favorite des vacances pour une majorité de Néerlandais, et quelques milliers de compatriotes sont aujourd’hui les heureux propriétaires d’une résidence secondaire dans la campagne française. On continue à vanter le film français et à juger systématiquement que la littérature française est de haut niveau. Tout au plus, dans le contexte de mondialisation actuel, peut-on constater un accroissement de la concurrence avec les langues et cultures des autres parties du monde. Il faut notamment songer à l’influence des États-Unis et à l’intérêt croissant pour les pays hispanophones.
Les données les plus récentes concernant le livre, mises à disposition par l’institut de recherche Stichting Speurwerk, révèlent qu’en 1997, l’ensemble des 16 millions de Néerlandais ont acheté 35 millions de livres, soit en moyenne un peu plus de deux par personne. En revanche, le Néerlandais emprunte en moyenne entre 40 et 50 ouvrages par an à la bibliothèque. Les bibliothèques publiques reçoivent chaque année plus de 300 millions d’euros de subventions gouvernementales, leur permettant de prêter à leurs abonnés environ 170 millions d’ouvrages annuellement. Il est évident que nombre d’éditeurs n’apprécient pas beaucoup les subventions gouvernementales et le rôle prépondérant de la bibliothèque aux Pays-Bas.
Les traductions du français occupent la troisième place derrière l’anglais et l’allemand
Comme nous l’avons dit, de moins en moins de Néerlandais étant capables de lire des livres français dans le texte, l’importance des traductions augmente. Des recherches ont montré qu’en 1997, 17 000 ouvrages de toutes catégories, y compris des ouvrages généraux, scientifiques et scolaires, ont paru aux Pays-Bas. Le total de 17 000 se subdivisait en 12 000 titres nouveaux et 5 000 réimpressions. 10 000 de ces titres étaient des ouvrages néerlandais originaux, 5 000 titres étaient des traductions, les autres étaient publiés directement dans une langue étrangère. Parmi ces traductions, 21% provenaient de l’anglais, 3% de l’allemand, et 2% du français, qui se place donc à la troisième place.
D’autres informations intéressantes concernant la répartition et le genre de fiction et de non-fiction traduites du français peuvent être déduites des données du Fonds néerlandais pour les Lettres*. Ce fonds fut créé en 1965 dans le but de favoriser la qualité et la diversité des lettres de langue néerlandaise et frisonne, ainsi que la traduction littéraire dans ces deux langues. Il dispose d’un budget de 5 millions d’euros pour subventionner plus de 200 auteurs de prose, de poésie, de non-fiction littéraire et de théâtre, ainsi que plus de 100 traducteurs de littérature étrangère (jamais directement les éditeurs). Entre 1987 et 2002, le fonds a subventionné environ 550 traductions du français (fiction et non-fiction), soit une moyenne de 36 par an. Le nombre de titres proposés pour ces subventions s’élevait à 660 environ ; à peu près 20% des demandes n’ont pas été retenues. Le nombre de titres subventionnés semble augmenter : en 1999, 54 bourses de travail et honoraires complémentaires ont été attribués, contre 47 en 1988. En ce qui concerne la littérature française, nous constatons que ces dernières années, entre 40 et 50 romans français en moyenne sont traduits chaque année. La non-fiction, la poésie et le théâtre sont manifestement relégués au second plan.
La littérature française a une réputation difficile
Si nous nous penchons sur le choix des œuvres littéraires françaises traduites, nous voyons que les classiques et la littérature française moderne se disputent la première place. Victor Hugo, Jean-Paul Sartre, Marguerite Yourcenar, Michel Foucault, Marcel Proust, Stendhal, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Belle van Zuylen, Jean Racine, Simone de Beauvoir, Saint-Simon et Louis-Ferdinand Céline sont largement représentés, mais cela vaut tout autant pour des auteurs tels que Jean-Philippe Toussaint, Annie Ernaux, Jean Rouaud, Sylvie Germain, Christophe Donner, Malika Mokeddem, Andreï Makine, Eric Holder et Michel Houellebecq.
Eric Visser, éditeur pour la maison d’édition De Geus, qui publie beaucoup de traductions littéraires, a dans son fonds des auteurs tels que Andreï Makine, Malika Mokeddem, Claude Simon et Maryse Condé. En 2003, il publiera 14 titres français sur un total de cent livres édités. « Il est plus difficile d’introduire des auteurs français que des anglais par exemple », dit-il, « lorsqu’on regarde les chiffres de vente des auteurs français, il n’y a pas beaucoup de pics vers le haut. » Il n’y a que les livres ayant fait l’objet d’une large promotion, comme ceux de Michel Houellebecq ou de Catherine Millet, qui marchent vraiment bien aux Pays-Bas. Par ailleurs, estime Eric Visser, la littérature française a la réputation d’être introspective, ce qui est difficile à vendre.
Peter Nijssen des éditions De Arbeiderspers, une maison d’édition de fiction et de non-fiction littéraires, n’est « en moyenne pas mécontent » des chiffres de vente de son fonds français, « même si on peut bien sûr toujours faire mieux ». Les chiffres de vente pour une traduction du français oscillent entre les 1 000 et les 10 000 exemplaires, dernier chiffre atteint par la traduction des Particules élémentaires de Michel Houellebecq, par exemple. De Arbeiderspers veut publier des livres qui « disent quelque chose sur le monde », et celui de Houellebecq en était un bon exemple, dit Peter Nijssen. 30% des traductions qu’il publie proviennent du français, à peu près autant de l’anglais. Cette année, De Arbeiderspers publiera 15 titres traduits du français, soit 12,5% du total. Il n’y a pas que le roman de Houellebecq qui soit réimprimé, Emmanuel Carrère, Annie Ernaux et Flaubert font également l’objet de réimpressions.
Des traducteurs de qualité reconnus
Le niveau des traductions aux Pays-Bas est généralement bon, en partie grâce aux activités du Fonds pour les Lettres et du Point de Soutien à la Traduction Littéraire, qui est rattaché à l’université d’Utrecht. Il existe un groupe de traducteurs de français professionnels, qui se consacrent quasiment à temps plein à la traduction, certains d’entre eux se spécialisant en outre dans l’œuvre d’un auteur particulier ou dans un parler spécifique d’une région ou d’un pays francophone. Tous les deux ans, une somme importante est attribué au lauréat du prix Elly Jaffé, décerné à la meilleure traduction du français, par Mme Jaffé, qui finance également quelques bourses d’encouragement pour les jeunes traducteurs. Depuis environ cinq ans déjà, les éditeurs néerlandais peuvent faire des demandes de subventions pour leurs traductions du français auprès du Programme du Perron, qui est géré depuis peu par le Centre français du livre de la Maison Descartes. Il a été baptisé du nom de l’auteur et intellectuel Eddy du Perron, l’homme qui jadis écrivit : « Je suis Français par atavisme, colonial par éducation, Hollandais par ma langue et certaines de mes habitudes. » Grâce au ministère des Affaires étrangères français et à la Banque nationale de Paris, ce programme dispose d’un budget de 30 000 euros par an, utilisé surtout pour favoriser les traductions de classiques français, de littérature française contemporaine, et de non-fiction française, en particulier dans le domaine des sciences sociales.
Le Centre du livre français constitue un instrument dans le dialogue et l’échange d’informations entre les éditeurs de France et des Pays-Bas, et deviendra à terme un service d’information où les éditeurs néerlandais pourront obtenir des renseignements concrets et d’actualité sur les nouvelles parutions françaises dans les domaines de la fiction et de la non-fiction. Le Centre du livre français regroupe, au sens thématique, les manifestations littéraires et culturelles de la Maison Descartes et leur donne un dénominateur commun. La Maison Descartes dispose également de quelques chambres qui peuvent servir de lieu de travail temporaire à Amsterdam, destinées aux chercheurs, écrivains et autres artistes. En novembre 2002, en collaboration avec le Fonds pour la Production Littéraire et avec le soutien du Fonds pour les Lettres, la Maison Descartes a organisé en guise d’amorce du Salon du livre, un colloque autour du livre traduit, où un grand nombre d’éditeurs, de traducteurs, d’auteurs et d’autres professionnels du livre des deux pays ont pu nouer des contacts et discuter de sujets ayant trait aux métiers du livre.