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"On a décidé – à juste titre – qu’on voulait apprendre de l’autre", Henk Pröpper
La poésie néerlandaise en France

Il y a quelques années seulement, il semblait impossible que la France et les Pays-Bas s’ouvrent l’un à l’autre, mais depuis 1998 les deux côtés ont lancé une « offensive du sourire », comme on dit dans le milieu des diplomates. Une offensive dans toute sa violence ! En matière de culture, chacun des deux pays considère l’autre comme prioritaire. Les thèmes sociaux et éthiques jadis si pénibles qui ont fait que, durant des années, les Pays-Bas et la France se sont tourné le dos, constituent aujourd’hui le point de départ d’un véritable dialogue.

 

L’Institut néerlandais à Paris a organisé ces dernières années de grands colloques avec des spécialistes français et néerlandais traitant de sujets tels que l’euthanasie, la drogue, l’emploi, l’avenir de l’audiovisuel public, les seniors, etc. On a décidé – à juste titre – qu’on voulait apprendre de l’autre. En mai prochain sera mis en place le Conseil de Coopération franco-néerlandaise, où politiques, penseurs et artistes néerlandais et français siègeront ensemble, pour déterminer les points sur lesquels les deux pays peuvent faire route commune, sur un plan international.

 
L’intérêt pour la culture de l’autre s’est en effet considérablement accrû ces dernières années, surtout en ce qui concerne le graphisme, l’architecture, le design et la photographie, où l’on peut parler d’un échange florissant. Artistes, musées, galeries et mécènes forment un réseau fonctionnant à merveille pour ces disciplines. Dans ce contexte, le prochain Salon du livre de Paris constitue une véritable apogée. Il offre à un grand nombre d’auteurs néerlandais et flamands la possibilité de percer sur le marché français. Mais alors qu’aux Pays-Bas, la littérature française souffre de l’idée que depuis les années soixante elle n’aurait pas connu de véritable renouveau (aux yeux des Néerlandais – mais tout à fait à tort – le siècle s’est clos avec les existentialistes), la littérature néerlandaise dans les librairies françaises se retrouve quelque peu perdue comme une étrangère dans les rayons « pays nordiques ». Où elle n’a pas à proprement parler sa place.

 

L’intérêt des éditeurs français pour la littérature néerlandaise est pourtant aussi débordant que gratifiant. Il est vrai qu’aux Pays-Bas il existe une collection « bibliothèque française » chez l’éditeur indépendant Van Oorschot. Une autre maison d’édition, elle aussi indépendante, Coppens & Frenks, se spécialise dans des auteurs très particuliers qui en France ne sont connus que de fins connaisseurs. Cependant, aux Pays-Bas, la littérature française d’aujourd’hui n’est pas évocatrice de grande qualité. Il faut le dire – malheureusement, il n’y a que peu de lecteurs qui soient encore attachés à la latinitas, aux langues romanes, à la culture du Midi. Ici encore, nous payons la rançon de la domination et de l’orientation anglo-saxonnes. Pour moi, une des tâches de l’Institut est de tendre une main latine en direction du Nord, et pas seulement une main calviniste en direction du Sud.

 

En France, les changements de cap jouent même en ma faveur – depuis quelques années, je m’étonne de la politique française, proclamée et appliquée consciemment, qui vise à soutenir les petites langues et cultures européennes. Cette tentative de donner de la couleur et du relief aux différentes anciennes identités européennes pour sauvegarder ainsi la diversité, je la considère comme extrêmement précieuse. L’Europe pourrait montrer plus de reconnaissance à la France à cet égard. C’est aussi sous ce jour que je vois l’intérêt récent pour la littérature néerlandaise et la poésie néerlandaise en particulier.

 

Une taupe dans les cénacles : la poésie néerlandaise en France
Comment expliquer que la poésie néerlandophone soit, ces dernières années, si remarquablement présente en France ?
Des poètes néerlandais donnent des lectures à Paris et en province, des revues littéraires françaises (Java, Quaderno, Action Poétique, NRF, Poésie 2003, If) consacrent des dossiers entiers à la poésie néerlandaise, l’on voit même paraître en traduction des recueils (Kouwenaar, Duinker, Claus, Barnard, Nolens) et des anthologies de poésie néerlandaise et flamande. Cela s’explique en partie par un heureux concours de circonstances. Si les traducteurs Jan Mysjkin et Pierre Gallissaires n’avaient pas eu l’arrogance de commencer un aperçu de la poésie néerlandaise d’après-guerre, nous n’aurions sans doute guère disposé aujourd’hui que des traductions des œuvres de Faverey. Sur leurs traces, les traducteurs osant s’attaquer à la poésie néerlandaise sont depuis devenus nombreux (Kim Andringa, Daniel Cunin, Kiki Coumans). Le Fonds néerlandais pour la Production et les Traduction Littéraire soutient cette hubris, ne serait-ce que parce que la poésie néerlandaise, du point de vue international, est en effet de haut niveau (c’est en fin de compte le facteur le plus important).

 
Et puis il y a le poète Erik Lindner, qui s’est présenté par une sombre matinée à mon bureau rue de Lille, à l’Institut néerlandais. Une silhouette aussi sombre que le ciel. Il avait entendu parler de mes intentions de donner un podium en France à la poésie néerlandaise, et il voulait m’aider. Sous la devise de Lucebert, « Ywosyg », nous nous sommes mis au travail. Je facilitais, je m’emballais, et je participais à la réflexion. Erik Lindner fouissait la poésie française, ce qui était d’après nous le seul moyen de donner une voix à la poésie néerlandaise. Telle une taupe perspicace et à la vue perçante, Erik a appris à connaître les cénacles, les bandes et les sociétés, ainsi que la poésie française. Il a rencontré des schismes, des guerres littéraires, des pactes scellés par le sang ; ce qu’on appelle aux Pays-Bas « la vie littéraire ».
Nous avons décidé qu’il n’y avait pas de salut dans un travail à sens unique, et nous avons mis en place des programmes où poètes néerlandais et poètes français pourraient se rencontrer. C’est ainsi qu’ont eu lieu des soirées légendaires, qui se terminaient par des dîners où les poètes néerlandais et français étaient parfois assis aussi silencieux les uns en face des autres que jadis à Amsterdam, en 1892, les poètes et coryphées Willem Kloos et Paul Verlaine... Les seules paroles de Verlaine : « Monsieur Kloos... aimez-vous la salade ? » résonnent encore, à plus d’un siècle de distance.

Souvent, ce silence était un signe éloquent de respect. L’on se regardait. Il ne s’agissait pas d’épier, mais de mesurer, non, d’écouter le silence qui s’était fait après la poésie. Un des poètes français m’a avoué lors d’un de ces dîners, qu’il se sentait nu quand il lisait, et qu’après, il ne pouvait plus vraiment manger. Il était épuisé. J’entendais dans ses paroles plus que du respect pour les mots et la poésie. C’était de la déférence. La déférence qu’avaient les Grecs anciens pour les dieux qui se manifestent dans la nature. Plus que sa propre poésie, c’était aussi et surtout la poésie néerlandaise qui l’avait littéralement saisi. Le lendemain, il connaissait des strophes entières du poète néerlandais K. Michel par cœur. Et les revues publiaient de plus en plus souvent des contributions néerlandaises. Ces poètes français croient (encore) au caractère sacré des mots, le mélange d’ironie (d’espièglerie) et de sérieux qui caractérise si souvent la poésie néerlandaise était pour eux une révélation. Non pas une désacralisation, mais néanmoins un bouleversement. Un bouleversement qui fait bafouiller (une expression de déférence).

 
Sous le titre Le verre est un liquide lent, Erik Lindner et moi publierons en mars aux éditions Farrago une anthologie de plus de trente poètes venus lire au cours des dernières années à l’Institut néerlandais. La revue Poésie 2003 publiera par ailleurs des poèmes de Willem van Toorn, Martin Reints, Ben Zwaal, Mustafa Stitou et Menno Wigman (traductions de Jan Mysjkin et Pierre Gallissaires). En juin, juste avant mon départ du poste de directeur, nous organiserons ensemble une dernière soirée à l’Institut néerlandais. Les galeries ont été creusées, les ponts ont été jetés.
Mais en fin de compte, toute cette opération – aussi réussie qu’elle soit du point de vue néerlandais – est quand même restée à sens unique, car à quel point a-t-elle donné soif de poésie française aux Pays-Bas ? Il serait temps, pour commencer, que le festival Poetry International s’intéresse sérieusement à la poésie française qui, ces dernières années, n’y était pas représentée ou presque. Il serait temps de répondre « oui » – chose que Willem Kloos, la bouche pleine, manqua de faire – aux descendants de Verlaine.

 

 

Henk Pröpper souhaite « faire durer un moment éphémère »

 

Henk Pröpper est chargé de la coordination des journées autour de l’invitation d’honneur des pays néerlandophones avec Jos Allvoet, délégué du gouvernement flamand en France, journées qui doivent concerner tous les domaines littéraires et artistiques. L’idée est d’utiliser l’intérêt suscité au moment du Salon du livre pour l’élargir à l’ensemble de la production culturelle des pays concernés.
Ayant été sollicité avec Rudi Wester, directrice de la Fondation pour la production et la promotion de la littérature néerlandaise, pour coéditer le supplément du magazine Lire sur la littérature néerlandophone et ses auteurs, il a souhaité mettre en valeur de jeunes auteurs peu connus, aux côtés d’écrivains déjà très renommés en France, comme Harry Mulisch, Hella Hasse ou Hugo Claus, tout en retraçant l’histoire de cette littérature, de la constitution de son fonds.

 

Lier les différentes vagues entre elles
Ainsi, si la Foire de Francfort 1993 a été un des moments clés pour la traduction des écrivains néerlandais, il faudrait expliquer aussi ce qu’il y a eu avant, les auteurs importants qui ont précédé cette vague. Parler par exemple de la littérature post-coloniale, et aussi de la littérature maghrébine hollandaise. Un autre objectif est de les démarquer des écrivains scandinaves, à côté desquels ils sont le plus souvent rangés dans les étagères des librairies, en montrant leur identité spécifique, entre autres en constituant une « bibliothèque idéale ».
Un double pari réussi pour lui serait de faire découvrir et d’inscrire dans la durée, « continuer un moment éphémère ». D’où l’importance de travailler avec la presse littéraire des deux pays (lui-même a été critique littéraire). La littérature néerlandaise est plutôt mal diffusée en France, en tout cas plus mal que les écrivains français ne le sont en Hollande. La poésie lui semble occuper une place à part, il a choisi de la privilégier au sein de l’Institut néerlandais, en organisant régulièrement des rencontres entre poètes néerlandais et poètes français, destinées là aussi à créer des sortes de « vagues » autour de ce genre.

 

Institut néerlandais - Centre culturel des Pays-Bas
121, rue de Lille - 75007 Paris
Tél : 01 53 59 12 40
Fax : 01 45 56 00 77
henk.proepper@institutneerlandais.com 
www.institutneerlandais.com

Henk Pröpper, directeur de l'Institut néerlandais, traduction Kim Andringa  -  mars 2003
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