Si un grand nombre d’entre eux ne sont plus des inconnus en France, cette concentration des auteurs va permettre aux lecteurs français de découvrir la grande diversité littéraire, le contexte socio-politique des Pays-Bas et de la Flandre, voire même la langue dans laquelle est écrite la littérature des Plats pays. On peut se rappeler que le best-seller du Néerlandais Maarten ’t Hart, La Colère du monde entier, fut qualifié dans un magazine français de « quelque peu déconcertant, sans doute parce que la Hollande et ses habitants ne nous sont guère familiers ». Heureusement la plupart des critiques littéraires français sont un peu mieux informés, mais le travail reste grand pour affiner la connaissance que le lecteur français moyen a de la littérature néerlandaise. « Les Phares du Nord » – ainsi s’intitule la présentation des lettres néerlandophones au Salon du livre de Paris 2003 – y contribueront certainement.
Des moyens renforcés pour promouvoir la traduction en langue française
Pas mal de chemin a cependant été parcouru depuis une quinzaine d’année, et la promotion de la littérature néerlandaise en France a connu un coup d’accélérateur grâce à la création, en 1991, du Nederlands Literair Produktie - en Vertalingenfonds (NLPVF - Fondation pour la production et la traduction de la littérature néerlandaise), en collaboration avec le ministère de la Communauté flamande de Belgique.
Comment sont stimulées les traductions depuis 1991 ?
Tout d’abord par la publication de Six livres des Pays-Bas et de Flandre (Six books from Holland and Flanders) ainsi que de la Nieuwsbrief letteren (Lettre d’information sur l’actualité littéraire), la première destinée à tous les éditeurs étrangers qui ont déjà publié ou comptent publier un ouvrage de langue néerlandaise en traduction, la deuxième destinée aux traducteurs étrangers, afin qu’ils puissent se tenir au courant de l’actualité littéraire en Flandre et aux Pays-Bas.
À l’occasion de la Foire du livre de Jeunesse de Bologne et de la Foire du livre de Francfort, la Fondation a également mis en place un système d’extraits de traduction, qui permet à l’éditeur étranger de décider rapidement si l’auteur correspond ou non à son catalogue. Depuis 1991, je me déplace une fois par an à Paris afin de m’entretenir avec les éditeurs français de la littérature néerlandaise, plus longuement qu’au cours des vingt minutes dont on dispose à Francfort. En outre, « Les Belles Étrangères », qui ont invité les lettres néerlandaises en 1994 et les lettres belges en 1997, ont éveillé l’intérêt et ainsi préparé le terrain pour le Salon du livre 2003.
Des paramètres divers influent sur la présence des traductions du néerlandais en France
Quels sont, en fait, les écrivains qui ont retenu l’attention des éditeurs français ? Pourquoi ont-ils décidé d’acheter tel auteur plutôt qu’un autre ? Tout le monde pense que ces initiatives sont liées à une politique particulière, mais ce n’est qu’une illusion. Il existe bel et bien une politique concernant la promotion de la littérature néerlandaise, mais non pour sa commercialisation. Quelques exemples. Un éditeur a mal dormi et n’a envie de rien. Il tombe sur un collègue allemand passionné de littérature néerlandaise. D’accord, il publiera l’ouvrage lui aussi. Il reçoit un rapport de lecture positif, un autre négatif, mais son intuition lui dit de tenter l’aventure. Un autre roman néerlandais a été tiré à un nombre d’exemplaires impressionnant ? N’empêche, il ne croit pas aux chances de ce roman en France. L’ouvrage est typiquement néerlandais ou flamand ? Il a donc pour les Français un parfum d’exotisme. Va pour la publication. La Révolution française tient-elle une place dans tel roman néerlandais, ou s’agit-il d’un roman à la Francis Ponge ou à la Jules Renard ? Laissons tomber, les Français font mieux dans le genre. Bref, il n’y a aucune politique précise.
Une ligne conductrice cependant chez les éditeurs français : ils ont, comme tout éditeur digne de ce nom, pour unique but la recherche d’une littérature de qualité. C’est pourquoi, avant tout, les grands noms tels que Hugo Claus, Hella S. Haasse, Harry Mulisch et Cees Nooteboom sont traduits. Mais le marché français évolue lui aussi, surtout ces sept dernières années, maintenant que les Français ont abandonné l’illusion que leur langue est la première au monde, et que seule la littérature en langue française peut avoir un rayonnement mondial.
La France s’ouvre en effet de plus en plus aux traductions, principalement aux romans écrits en anglais et, dans leur sillage, aux romans néerlandais. Tous les grands quotidiens, hebdomadaires et mensuels de l’Hexagone publient aujourd’hui des critiques sur des œuvres littéraires traduites, ce qui est incontestablement de nature à promouvoir l’image et la notoriété de la littérature néerlandaise en France.
Il est vrai aussi que plus de livres ont été proposés à la critique ces sept dernières années. Le centre de documentation du NLPVF a réalisé deux listes faisant le point sur la littérature flamande et néerlandaise en traduction française, dans le domaine de la fiction, de la littérature jeunesse, de la poésie et de la non-fiction littéraire. La première liste couvre la période de 1987 à 1995, la seconde de 1996 à 2002, cette dernière comprenant les titres à paraître avant le Salon du livre, soit plus de 60.
À remarquer, entre 1987 et 1995, les 23 titres de Hugo Claus, parmi lesquels romans, poésie, pièces de théâtre et rééditions en format poche. Durant la même période, 9 titres de Hella S. Haasse, et ce, comme c’est encore le cas aujourd’hui, tant au Seuil que chez Actes Sud. Présent, avec 14 titres, Cees Nooteboom, et, avec seulement 3 titres Harry Mulisch, le tout aux éditions Actes Sud. Un nombre relativement élevé d’auteurs flamands ont été traduits, notamment Lieve Joris, Eric de Kuyper, Hubert Lampo et Ivo Michiels. À signaler le best-seller de Connie Palmen, Les Lois, chez Actes Sud, ainsi que deux romans de J. Bernlef chez Calmann-Lévy.
Concernant la non-fiction littéraire, seuls 7 titres sont parus en traduction française durant cette période, avec en particulier Les lettres de Vincent Van Gogh et Les journaux de Etty Hillesum. Le NLPVF a commencé en 1997 à promouvoir la non-fiction littéraire néerlandaise et les résultats concrets sont visibles dans la période 1995-2002, que nous développerons plus loin.
Il est frappant de trouver dans le bilan 1987-1995 un nombre relativement élevé de traductions de poésie, 14 au total, parmi lesquelles figure même le poète frison Gysbert Japicx édité chez Gallimard. On relèvera également six anthologies de poèmes néerlandais.
Dans le domaine de la littérature jeunesse, seuls quasiment les auteurs néerlandais de livres pour enfants ont eu l’honneur d’être traduits en français, comme Guus Kuijer et Els Pelgrom. Pour cette période, 21 traductions ont été dénombrées.
Les Pays-Bas possèdent une longue tradition d’éditeurs littéraires : Querido, De Bezige Bij, Meulenhoff, Contact, Prometheus/Bert Bakker, De Arbeiderspers, Van Oorschot, De Geus et beaucoup d’autres. La Flandre possède une riche expérience dans l’édition de livres d’art, de livres jeunesse illustrés et de bandes dessinées. Il existe un climat littéraire vivant aux Pays-Bas et en Flandre : les écrivains se produisent devant des salles combles, interviennent dans les écoles, participent à des débats sur des sujets littéraires ou socio-politiques, écrivent dans les journaux et magazines. On lit énormément aux Pays-Bas. Plus de 350 000 exemplaires de De ontdekking van de hemel (La découverte du ciel) de Harry Mulisch ont été vendus, environ 400 000 exemplaires de Indische duinen (Les Dunes coloniales) de Adriaan van Dis, 100 000 exemplaires pour le premier tirage du dernier livre de Connie Palmen Geheel de uwe, au moins 80 000 exemplaires pour l’ensemble de l’œuvre de Hella S. Haasse, et au moins 40 000 exemplaires de chaque livre de Kristien Hemmerechts. Même des auteurs de non-fiction littéraire comme Midas Dekkers, Geert Mak et Tijs Goldschmidt se situent à plus de 100 000 exemplaires par titre. Les Pays-Bas sont le deuxième marché, après le marché anglophone, pour la littérature de langue anglaise. The Secret History de Donna Tartt s’est arraché à plus de 700 000 exemplaires, c’est pourquoi son dernier roman, longtemps attendu, est tout d’abord paru aux Pays-Bas avant de paraître aux États-Unis.
En Allemagne, le marché le plus important pour la littérature néerlandaise en traduction, des auteurs tels Cees Nooteboom, Harry Mulisch, Anna Enquist, Leon de Winter, Maarten ’t Hart et Connie Palmen, romanciers de grand talent, sont régulièrement best-sellers avec des tirages atteignant plus de 100 000 exemplaires.
Le bond en avant depuis 1995
Qu’en est-il à présent de la littérature néerlandaise en France dans la période 1995-2002 ? Comme je l’ai déjà dit, le bilan est nettement plus positif, grâce à la persévérance des Néerlandais et des Flamands, la création de la Fondation de la Littérature flamande en 2000, et à un changement d’attitude des milieux français de l’édition. L’assise déjà importante due à Hugo Claus, Hella S. Haasse, Harry Mulisch et Cees Nooteboom s’est sensiblement étendue à des auteurs jeunes, voire débutants, mais elle allait aussi bénéficier d’un apport croissant d’écrivains « grand public » tels que Jef Geeraerts (Actes Sud, Castor Astral, Éditions des Syrtes), Elle Eggels (Denoël), Heleen van Royen (Albin Michel) et Lulu Wang (Grasset).
La quasi-totalité de l’œuvre de Hella Haasse est parue en traduction française. En 1995, le Nouvel Observateur la surnomme « la Marguerite Yourcenar néerlandaise ». Haasse se tient en haut de l’affiche, suivie de près par Hugo Claus, en qui la presse française reconnaît « le meilleur écrivain de la Belgique flamande » ou encore un « écrivain nobélisable ». Cinq de ses titres sont édités durant cette période, ainsi que le quatrième volume de ses œuvres complètes pour le théâtre. De Cees Nooteboom paraissent trois titres – dont le roman Le Jour des morts chez Actes Sud, objet de maintes critiques élogieuses – et trois rééditions en livre de poche Folio. En 2000, le magazine Lire classait Cees Nooteboom avec Le Jour des morts troisième (!) dans la catégorie des « meilleurs livres de l’année », avec le qualificatif suivant : « Cees Nooteboom, romancier, poète et essayiste néerlandais, est l’un des grands écrivains européens contemporains. À l’égal de Claudio Magris, l’Italien, et de Günter Grass, l’Allemand ».
Harry Mulisch a entamé une nouvelle carrière littéraire chez Gallimard, où il a effectué une rentrée littéraire retentissante avec La Découverte du ciel et La Procédure. Le Point du 4 juin 1999 écrivait à propos de La Découverte du ciel : « Il est rarement donné à un critique littéraire de lire un roman qui suscite avec autant d’évidence le sentiment de lire un chef-d’œuvre. Avec ce roman, un auteur des Pays-Bas rejoint l’ombre assez gigantesque du Thomas Mann de La montagne magique ». À noter que la critique française, sans doute pour fournir des repères à ses lecteurs, compare très souvent les auteurs néerlandais à d’autres grands noms de la littérature européenne. Le lectorat français de la littérature des Pays-Bas et de Flandre s’élargit lentement mais de manière constante. Témoin, la critique que Le Monde consacrait en mai 2002 à La Danse du léopard de Lieve Joris, estimant que ce livre, après quatre autres titres « s’impose comme un moment majeur dans une œuvre qui déjà se profile », et ajoutant que « peu à peu le lectorat de Lieve Joris s’élargit ».
Les éditeurs français suivent la nouvelle tendance de la littérature néerlandaise
Curieusement non représentée dans la littérature flamande, cette tendance correspond à l’arrivée en force d’auteurs d’origines étrangères. Leur apport à la littérature néerlandaise est sans précédent. Ainsi l’écrivain néerlando-marocain Abdelkader Benali a vu son livre Noces à la mer publié chez Albin Michel, et son compatriote Hafid Bouazza arrive aux Éditions du Reflet avec Les pieds d’Abdullah. Publié avec beaucoup de succès par Gallimard, Kader Abdolah, d’origine iranienne et Moses Isegawa d’Ouganda chez Albin Michel. Même Fouad Laroui (Julliard) écrit de temps à autre en néerlandais. Pourtant, les tout premiers écrivains néerlandais « entre deux cultures » restent encore à découvrir pour le marché français de l’édition, notamment ceux originaires des îles Caraïbes, du Surinam ou encore d’Indonésie.
Beaucoup d’autres auteurs ont fait leur entrée sur le marché littéraire français depuis 1995 : Anna Enquist, Hans Maarten van den Brink, Adriaan van Dis, Margriet de Moor, Arnon Grunberg, Kristien Hemmerechts, Maarten ’t Hart, Frans Kellendonk, Gerard Reve, Leon de Winter et Renate Dorrestein, pour n’en citer que quelques-uns au vol. Eux aussi sont très bien accueillis. Dans le magazine Lire, une critique commune de Enquist et ’t Hart est intitulée « La Hollande, pays de consensus et de progrès social ? Il faut des romanciers pour dénoncer le mythe. Mais leur leçon vaut aussi pour chez nous ».
Les traductions françaises de livres pour enfants et pour la jeunesse réalisent elles aussi entre 1995 et 2002 un étonnant bond en avant, passant de 21 à 85 ! Parmi ces auteurs, le plus traduit est Paul van Loon avec ses contes fantastiques (10 titres), suivi de Guus Kuijer, Bart Moeyaert, Rindert Kromhout, Annie M. G. Schmidt, Ted van Lieshout, Anne Provoost et bien d’autres.
Il y a également tout lieu de se réjouir du nombre de traductions de non-fiction, qui est passé de 7 à 29 durant cette période 1995-2002. Il est pourtant réputé difficile de rivaliser sur ce terrain, car les Français sont intimement persuadés que les meilleurs essayistes, les meilleurs historiens, les meilleurs philosophes et les meilleurs sociologues sont invariablement les leurs. C’est souvent vrai, en effet, mais ils commencent à se rendre compte qu’il existe aussi, dans ce domaine, des auteurs néerlandais qui ont quelque chose d’original et de probant à dire. Une étape importante a été la publication chez Fayard en 1999 d’une Histoire de la littérature néerlandaise, permettant au lecteur de replacer la littérature néerlandaise dans un contexte. Il pourra bientôt découvrir Le vivier de Darwin du biologiste Tijs Goldschmidt, Danse avec la Mort ; Journal d’une liaison fatale du médecin Bert Keizer et L’affaire 40/61 de Harry Mulisch, un évènement pour le lecteur français éclairé.
Avant le Salon du livre de Paris, il pourra se plonger dans un flot de nouvelles traductions. Je n’en donnerai ici qu’un petit aperçu : trois nouvelles d’Hugo Claus, et une réédition poche du Chagrin des Belges (Éditions du Seuil), deux titres de Hella S. Haasse, Siegfried et L’affaire 40/61 de Harry Mulisch (Gallimard), deux titres de Stefan Hertmans (Bourgois), Fichue famille de Adriaan van Dis (chez Gallimard), deux titres de Oscar van den Boogaard (Sabine Wespieser Éditeur) et deux titres de Erwin Mortier (Fayard), Le rendez-vous de Margriet de Moor (Seuil), Écritures cunéiformes de Kader Abdolah (Gallimard), Les pieds d’Abdullah de Hafid Bouazza (Le Reflet), Douleur fantôme d’Arnon Grunberg (Plon) et Histoire de ma calvitie de Marek van der Jagt (Actes Sud) (Van der Jagt étant le pseudonyme de Grunberg). Au total, une soixantaine de titres : un joli score, assurément.
Au-delà du nombre croissant de traductions, un signe d’autant plus encourageant pour l’avenir est l’arrivée de nouveaux éditeurs français s’intéressant à la littérature de langue néerlandaise, tels Le Reflet, Sabine Wespieser Éditeur, Comp’act, Bourgeois, Le Passeur et AlterEdit.
Pour la littérature néerlandaise, le Salon du livre 2003 peut déboucher sur une percée en France, comme celle qu’elle a effectuée en Allemagne en 1993 en tant qu’hôte d’honneur de la Foire du livre de Francfort. La promotion pour les invités d’honneur au Salon du livre est toujours impressionnante, les actions dans les librairies françaises largement suivies, et les critiques littéraires français se tiennent prêts.
Je suis convaincue que la présence d’auteurs néerlandais et flamands, tous traduits en français, au Salon du livre 2003 aidera le lecteur à mettre le doigt sur l’essentiel, à savoir la grande qualité de la littérature et de la non-fiction littéraire néerlandaise. Une littérature tout à fait originale, authentiquement néerlandaise.