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La langue française est devenue la troisième langue étudiée après l'anglais et le japonais.
L’activité éditoriale taiwanaise et la traduction d’œuvres françaises en chinois

Par WU Hsi Deh, professeur à l’Université Tamkang de Taipei, auteur et traducteur.

La part des œuvres françaises traduites en chinois à Taiwan occupe une place de plus en plus importante. Selon un rapport du Conseil des Affaires culturelles, les livres traduits à partir du français représentent 4 % de l’ensemble des traductions disponibles sur le marché.

Sur 8 000 titres parus en 2000, 331 titres étaient des traductions d’ouvrages français. La littérature classique et moderne et les sciences sociales y sont particulièrement bien représentées. En 1999, à l’occasion du Salon international du livre de Taipei, un responsable d’une maison d’édition locale signalait que la langue française était devenue après l’anglais la deuxième langue étrangère européenne suscitant des traductions. On a constaté récemment l’apparition de maisons d’édition proposant au lecteur taiwanais les titres phares de collections de grands éditeurs français, comme par exemple : Que sais-je ? (P.U.F.), Découvertes (Gallimard), des collections de livres illustrés et de bandes dessinées. Bourdieu, Derrida, Foucault côtoient aujourd’hui Proust, Céline, Maupassant ou Molière sur les rayonnages des nombreuses librairies. Une forte promotion de la langue et de la culture françaises fait que ces ouvrages reçoivent un accueil favorable du public taiwanais.
Selon les sources officielles, 7 810 maisons d’édition ont été recensées en 2001 (contre 3 491 en 1991) mais on considère que seules 1 200 ont une véritable activité éditoriale régulière. 40 000 nouveautés ont été proposées au public en 2001 et 43 000 en 2002, avec une croissance annuelle constante de 8 à 9 %. Taiwan occupe la troisième place mondiale pour les « nouveautés par tête », juste après la Grande-Bretagne et les Pays-Bas. Le secteur éditorial a réalisé un chiffre d’affaires de 60 milliards de dollars taiwanais (1,51 milliard d’euros) en 2000. En comparaison, pour la même année, le secteur éditorial français a réalisé un chiffre d’affaires de 2,29 milliards d’euros.
Ce chiffre pourrait avoir considérablement chuté en 2003 en raison de la quasi-fermeture du marché entre mars et juillet lors de l’épidémie du SRAS (pneumonie atypique). Dans cette conjoncture, un certain nombre d’éditeurs et de librairies ont dû déposer leur bilan. Selon les estimations du Syndicat des livres taiwanais, le chiffre d’affaires généré en 2003 pourrait donc avoir chuté d’environ 15 % par rapport à celui de 2002.

Quelques caractéristiques du marché du livre à Taiwan
La reconnaissance du droit à l’expression, considéré comme un droit majeur dans le système légal taiwanais, explique la facilité avec laquelle naissent les maisons d’édition ainsi que leur nombre élevé, ce qui en fait une industrie très dynamique et créative qui compte des acteurs de la taille d’un groupe, mais également de petites et moyennes entreprises. Les grands groupes éditoriaux assurent la diffusion de leurs publications par le biais de chaînes de librairies (Eslite, Kingstone, Senseio, Fnac). Ils sont les acteurs dominants d’un vaste réseau de librairies qui couvre entièrement Taiwan. Le lecteur est à même de se procurer des ouvrages facilement et à un prix relativement bon marché. La loi sur le copyright a facilité la lutte contre les éditions pirates, néanmoins le photocopillage se pratique dans les universités.
Une compétition acharnée pour les prix et la qualité a lieu entre les 1 200 professionnels. Selon l’estimation de l’un d’entre eux, le tirage moyen d’un livre à Taiwan est d’environ 2 000 exemplaires et, chaque année, seuls 10 best-sellers dépassent les 200 000 exemplaires. Harry Potter, édité par Crown, aurait atteint 600 000 exemplaires pour chacun des titres de la série. Il n’y a pas de liste nationale de best-sellers à Taiwan, chaque chaîne de librairies publie sa propre liste. Fin 2003, on retrouve en tête de ces listes et pratiquement pour l’ensemble des chaînes les ouvrages pour enfants du jeune dessinateur taiwanais Jimmy (publié chez Locus) dont de nombreux titres ont déjà paru en traduction anglaise.

Si le faible tirage des ouvrages, les stocks peu importants et les effets négatifs de l’épidémie de SRAS sur la distribution ont provoqué méventes, difficultés financières et parfois faillites, le commerce des livres en ligne a profité de cette situation. Il ne représente cependant que 3 % de l’ensemble du commerce via Internet. On peut signaler Bookland Internet Bookstore qui a un contrat avec les 3 000 magasins de Seven/Eleven, commerces de proximité ouverts vingt-quatre heures sur vingt-quatre où chaque internaute peut venir récupérer sa commande.

Un grand investissement en termes de ressources financières, la recherche obstinée de nouveaux talents, le dynamisme, le goût des affaires et les savoir-faire acquis auprès de l’édition internationale, caractérisent l’édition taiwanaise d’aujourd’hui. Une très grande variété de choix éditoriaux, la qualité des contenus, l’excellence des outils de production : imprimerie, papier et design éditorial, concourent à faire de ce secteur d’activité un atout économique pour Taiwan dans la région (Chine populaire, Hong Kong, Singapour). Les livres chinois imprimés en caractères traditionnels (non simplifiés) ont toujours trouvé une part de marché en Asie du Sud-Est en raison de l’importance des communautés de culture chinoise. JAN Hong-Tze, président du groupe éditorial Cité, a pu convaincre les autorités taiwanaises de placer l’édition parmi les 13 secteurs clés des « industries culturelles créatives » et de mettre en place des mesures d’encouragement, principalement d’ordre fiscal.
Toujours selon JAN Hong-Tze, qui assumait également la présidence du Syndicat des livres et des magazines de Taipei en 2002, les quelque 8 000 titres étrangers édités à Taiwan (dont les traductions d’ouvrages français) ont fait l’objet de cessions de droits en Chine pour une édition en caractère simplifié. Ce qui représente un chiffre d’affaires de 1,5 à 2 millions de dollars américains. Les publications de Chine dont l’importation et la diffusion à Taiwan restent très contrôlées, en caractères simplifiés, pénètrent progressivement le marché taiwanais. Les éditeurs taiwanais rachètent des droits de certaines œuvres françaises, éditées en Chine en caractères simplifiés, pour en publier une édition en caractères traditionnels. Les échanges et la coopération dans le domaine de l’édition entre la Chine et Taiwan ont commencé. Lors d’une conférence de presse au Salon du livre de Francfort en octobre 2003, M. JAN a souligné qu’en raison du « boom » économique en Chine, Taiwan est une étape importante pour accéder à ce marché prospère et il a invité les professionnels de l’édition européenne à investir dès maintenant à Taiwan.

L’achat de livres : attitudes et comportements des Taiwanais
Le prix moyen d’un livre à Taiwan (en 2003) se situe entre 200 et 250 dollars taiwanais (5 à 6,30 euros). Selon une enquête réalisée en 2001 auprès des habitants de trois grandes villes : Taipei (au nord), Taichung (au centre) et Kaohsiung (au sud), près de la moitié des citadins dépensent entre 200 et 999 dollars taiwanais (5 à 25 euros) par mois pour l’achat de livres (1 à 4 livres). Ces acheteurs sont majoritairement des femmes.
Parmi les personnes interrogées, 9,6% dépensent plus de 2 000 dollars taiwanais (50 euros) par mois dans l’achat de livres, sont âgées de 30 à 39 ans, habitent Taipei, ont une formation universitaire et exercent la profession de cadres dans le secteur tertiaire ou dans celui des technologies avancées. Il s’agit majoritairement d’hommes.

Les cinq genres préférés des Taiwanais (enquête 2001)
1. littérature                        16,1 %
2. loisirs / divertissements      15,9 %
3. investissements                13,0 %
4. biographies                      10,0 %
5. informatique                     9,6 %

La société taiwanaise possède aujourd’hui un niveau de développement et d’éducation favorisant la lecture qui vient en tête des loisirs, après « l’acquisition de savoirs ». Par ailleurs, de plus en plus de Taiwanais voyagent à l’étranger et la France est une de leurs destinations favorites. Chaque année, nombre de Taiwanais séjournent en France pour y faire des études ou participer à des stages de formation dans tous les domaines économiques et culturels. L’information sur la France est donc importante et on trouve chez les éditeurs taiwanais beaucoup d’ouvrages culturels et des guides touristiques. La presse est également attentive à la situation européenne où la France joue un rôle moteur. Des Taiwanais francophones ou francophiles s’investissent personnellement dans l’écriture de récits sur la France. Cette tendance a été repérée par certaines maisons d’édition qui ont créé des collections spécifiques : aux côtés de la culture académique, l’édition fait donc une large place à « l’art de vivre français », consacrant des collections à la mode, à la cuisine, à l’œnologie, à l’architecture et aux jardins. Quelques revues françaises disposent d’ailleurs à Taiwan d’une édition en chinois : Elle, Marie-Claire.

Le marché du livre français à Taiwan
Depuis une dizaine d’années, grâce aux efforts qui concourent à la promotion du français, la langue française est devenue la troisième langue étrangère étudiée après l’anglais et le japonais2.
Les apprenants du français atteignent à peu près le nombre de 10 000 et la population francophone est évaluée à plus de 100 000. En 1999, une librairie française, Le Pigeonnier, s’est ouverte à Taipei – elle offre en langue française une grande diversité de genres, allant de la littérature à la pédagogie –, ainsi qu’une Fnac, première et seule en Asie. Celle-ci est maintenant installée à Taipei (3), Tao Yuan (1), Taichung (1) et Tainan (1) et propose des ouvrages en français et en traduction chinoise. Des ouvrages en français, notamment les dictionnaires et les méthodes de français, et l’ensemble des traductions produites à Taiwan sont également proposés dans les librairies taiwanaises.
L’économie a connu une très forte croissance depuis le début des années 90 et a contribué à une rapide augmentation du pouvoir d’achat des Taiwanais, ce qui a favorisé une certaine curiosité et un goût pour les cultures étrangères. Tout ce qui concerne « l’art de vivre » a contribué à rapprocher les Taiwanais de la France et de sa culture devenue une référence. La revue locale Net & Book a édité un numéro spécial en février 2001 qui concluait que les cultures française, américaine et japonaise se partageaient désormais l’intérêt des Taiwanais et exerçaient le plus d’influence sur Taiwan.
Selon un ancien responsable de la Fnac de Taipei, la France est synonyme de « romantisme » : cafés avec terrasses, bons vins, parfums, haute couture et « vie de château ». Les Taiwanais connaissent une France classique au travers de la littérature, de la musique et des arts du XIXe siècle et du début du XXe siècle. Une liste des « cinquante ouvrages français à lire » a été établie par des responsables littéraires de l’édition taiwanaise et on y trouve pour moitié des ouvrages classiques. Néanmoins, l’approche des œuvres françaises contemporaines (1940-1980), entreprise depuis quelques années, se poursuit. Ainsi, un ouvrage comme La poétique de l’espace de Gaston Bachelard, récemment traduit et publié chez Living Psy Publishers, a retenu l’attention des responsables littéraires taiwanais qui l’ont fait figurer parmi les 100 meilleurs livres de l’année 2003.

Les mécanismes d’introduction des livres français à Taiwan
Si les grandes maisons d’édition taiwanaises ont pour la plupart un responsable éditorial francophone au sein de leur équipe, elles ont cependant une connaissance imparfaite du monde de l’édition française et de ses activités.
Il existe à Taipei deux principales agences de cession de droits installées depuis déjà quelques années, mais elles ne disposent pas à ce jour dans leurs bureaux d’agents francophones spécialisés dans la littérature française.
L’agence Bardon, créée en 1989, gère 1 500 à 2 000 contrats par an, dont 40 % avec les pays anglophones, 25 % avec le Japon et le reste avec les pays européens. Bardon dispose également d’un bureau de représentation à Pékin. Son expérience lui permet de traiter des contrats pour les éditions d’un même titre en caractères simplifiés et traditionnels.
L’agence Big Apple, créée en 1986 et associée depuis 1991 avec l’agence japonaise Tuttle Mori, a récemment transféré ses activités principales à Shanghai. 70 % de ses contrats sont signés avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. Elle a cependant un correspondant à Paris.
À côté de ces deux agences qui fournissent régulièrement des informations sur les livres nouveaux et les best-sellers, certains éditeurs francophones s’informent directement auprès de leurs collègues français, utilisent les critiques de correspondants à Paris, la presse spécialisée en France, les nouvelles publiées dans les pages littéraires ou les articles de la presse locale. Les éditeurs sont particulièrement vigilants en ce qui concerne les lauréats des grands prix littéraires. Selon Philip Chen, responsable de Bardon, bien que la récession ait entraîné depuis 2001 une chute considérable des activités de traduction, les best-sellers attirent toujours l’attention et provoquent des enchères pour les droits d’auteur.
L’information repose également sur le réseau de traducteurs, constitué majoritairement d’universitaires, relais essentiels de la diffusion de la culture française auprès des étudiants et plus largement du lectorat francophone. Certains enseignants jouent un rôle de conseiller auprès des éditeurs et assurent parfois la direction de collections.

1. Annuaire de la publication 2000.
2. L’anglais est obligatoire dans le second degré, les autres langues sont optionnelles.

NB : Ce texte est extrait d’une étude commandée par l’Institut français de Taipei et a été publié dans le numéro spécial de La Lettre du BIEF consacré aux lettres chinoises, mars 2004

 -  avr. 2004
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