La littérature hongkongaise, très peu traduite, reste à découvrir pour le lecteur non chinois. Elle existe pourtant et se développe avec une génération cette fois non émigrée de Chine et née sur le territoire hongkongais. Il s’agit d’un éventail de voix qui chacune témoigne d’une réalité hongkongaise, loin de celle projetée par les médias étrangers. Ces derniers développent une image sensationnelle ou exotique de Hong Kong telle que le monde de Suzie Wong, les sagas sur les grands Taipan ou les romans d’espionnage dans lesquels Hong Kong est décrit comme une cité cosmopolite, sans âme spécifique, une sorte d’outil économique et financier, jonction nécessaire entre Orient et Occident. Il est à noter que du côté de la Chine communiste, la spécificité culturelle de Hong Kong n’est pas plus reconnue, Hong Kong étant la cité de l’argent et du luxe, l’enfant illégitime, victime du colonialisme que la mère patrie doit reprendre dans le giron maternel. Les Hongkongais ne se reconnaissent aucunement dans ces deux images.
Le caractère insulaire de Hong Kong, son isolement vis-à-vis de la Chine pendant plus d’un siècle, ont créé une micro-culture citadine qui a toujours souffert de ne point être reconnue mais dont la littérature moderne fait état. On y découvre l’histoire de toute la génération d’après-guerre, l’impact des événements politiques chinois, le traumatisme du massacre du 4 juin 1989 sur la place Tiananmen, l’immigration vers l’Occident et, prise entre la Grande-Bretagne et la Chine avant la rétrocession, l’interrogation sur son identité, ceci sous forme d’essais, de chroniques, mais aussi d’œuvres de fiction, de nouvelles ou de romans. L’histoire apparaît constamment, proéminente ou en arrière-plan, toile tendue derrière les événements.
Malheureusement, peu d’œuvres ont été traduites. Il existe en anglais quelques recueils de nouvelles, mais pratiquement rien en français, mis à part deux ouvrages parus récemment, Îles et Continents de Leung Ping Kwan chez Gallimard et Tête bêche de Liu Yicheng chez Picquier, auxquels s’ajoute un recueil de nouvelles d’une femme écrivain, Xixi. L’ouvrage très attendu pour le Salon du Livre de Paris, une anthologie de la littérature hongkongaise compilée par Annie Curien, sera, même si elle n’est pas exhaustive, une première en quelque sorte.
Leung Ping Kwan est certainement l’écrivain le plus connu de Hong Kong, auteur d’une trentaine d’ouvrages, poète avant tout, il a écrit également quelques romans et nouvelles, et de nombreux essais sur la littérature et le cinéma, tentant de cerner cette spécificité hongkongaise. Dans Îles et Continents, recueil de nouvelles écrites avant la rétrocession, Leung explore l’individualisme de l’homme moderne, plongé dans une société en mouvement, qui semble n’avoir aucune assise certaine et un futur quelque peu prévisible. À travers l’errance perpétuelle et les monologues intérieurs du narrateur, l’histoire surgit soudainement, celle de Hong Kong, du colonialisme, de la pression de la Chine, des déchirements de l’émigration, celle d’une identité flottante qui se cherche, en marge du cours de l’histoire qui se décide toujours sans elle.
Liu Yichang, écrivain octogénaire, est d’une autre génération. Il fonda Littérature de Hong Kong, l’une des rares revues littéraires du territoire. Son roman Tête bêche, titre emprunté au vocabulaire philatélique, écrit dans les années 1970, est, dans le sujet et la forme, innovateur. Ses deux personnages, elle, jeune fille aux prises avec l’avenir, lui, homme d’âge mûr, habité par le passé, vont se frôler sans jamais se rencontrer alors qu’ils vivent dans le même quartier et sont témoins des mêmes petits événements de la vie quotidienne. Seul le lecteur privilégié les voit évoluer, à leur insu, l’un près de l’autre. Le roman, construit sur un rythme musical, fait de séquences juxtaposées et très imagées, allait mettre le cinéaste Wong Kar Wei sur le chemin de son chef-d’œuvre In the Mood for Love, qui en est une libre adaptation.
Ce sont actuellement les deux seuls ouvrages en langue française, mais pour ceux qui lisent l’anglais, Hong Kong Collage, paru en 1998 chez Hong Kong Oxford University Press, édité par Martha P. Y. Cheung, et composé d’extraits d’œuvres contemporaines, donne une bonne idée de cette littérature hongkongaise. Hong Kong est une ville cosmopolite et parmi les communautés non chinoises ou les Chinois des diverses diasporas, existent quelques exemples de littérature en langue anglaise, tant dans le domaine de la fiction que de la poésie. Hong Kong Oxford University Press a publié, en 2003, une très bonne anthologie de ces écrivains étrangers résidant à Hong Kong, intitulée City Voice, Hong Kong writing in English, 1945 to the Present.
Cette littérature hongkongaise rencontre cependant beaucoup d’obstacles. Le premier, et non des moindres, est un lectorat réduit. Le Hongkongais est un énorme dévoreur de journaux – il en achète plusieurs par jour – mais guère un lecteur de fiction. La littérature hongkongaise est rarement mise en valeur à l’école, dans les salons du livre et les bibliothèques, et les écrivains sont peu soutenus par leurs autorités culturelles. Il existe cependant de petites maisons d’édition qui continuent de les publier et, depuis une dizaine d’années, on voit apparaître de plus en plus de lieux qui organisent rencontres et lectures littéraires, soirées de poésie ou cafés Philo qui permettent d’espérer une plus grande ouverture dans le futur.
« Hong Kong serait digne d’une étape de la part des éditeurs français, afin de préparer une implantation plus durable. »
Hélène Roos
Tel est le point de vue de l’attachée de coopération au consulat général de Hong Kong.
Hong Kong a été rétrocédée à la Chine en 1997. Depuis, son statut de territoire autonome a donné pleinement sens au leitmotiv qui a guidé son retour au sein de la République populaire : « Un pays, deux systèmes ». Cette plate-forme d’échanges, cette place financière, des plus actives en Asie, a ainsi pu rester une enclave capitaliste et libérale au sein d’une puissance communiste. Elle est donc indépendante dans tous les domaines, sauf ceux de la défense et des affaires étrangères, prérogatives de Pékin.
Hong Kong apparaît, de par son histoire et son statut, comme une évidence, comme un endroit familier, mais avec quelque chose d’hybride. Elle cherche à en retirer des avantages : c’est une ville chinoise sans l’être (au-delà de son architecture, Hong Kong peut être considérée comme un archétype de la mondialisation sa population est très cosmopolite, composée de migrants chinois et d’une forte communauté expatriée (au sein de laquelle 6 000 Français sur une population totale de 7 millions d’habitants), elle a deux langues officielles (anglaise et chinoise).
Dans ce contexte général, la présence d’éditeurs français à Hong Kong serait plus que souhaitable. Si le marché hongkongais lui-même est très étroit, Hong Kong constitue une porte d’entrée économique sur la Chine tout en ayant les habitudes économiques et juridiques (si l’on pense, par exemple, à la question du respect des droits d’auteurs) d’un pays occidental.
Les grandes maisons d’édition hongkongaises ont acquis des usines en Chine pour obtenir avec plus de facilités les licences d’édition en République populaire. À la question : « Qu’est-ce qu’un éditeur de Hong Kong a de plus qu’un éditeur chinois pour un éditeur étranger ? », Sally Mak, représentant à Hong Kong quelques grandes maisons d’édition françaises et belges, répondait simplement : « Les capitaux. » La présence financière hongkongaise est déjà une réalité dans le capital des maisons d’édition taiwanaises.
Madeline Progin, directrice de la librairie francophone Parenthèses, est présente à Hong Kong depuis vingt ans. Le public, francophone mais également chinois, va surtout, selon elle, vers les méthodes de français langue étrangère, vers la littérature pour enfants, les beaux livres, la bande dessinée et la littérature générale. D’autres libraires-éditeurs ont donné des informations similaires. Le public des enfants est systématiquement cité. Le magazine culturel en langue chinoise CUP (Creative/Uncommon/Provocative) faisait, par exemple, en décembre 2003, l’un de ses gros titres de une avec Titeuf.
Depuis plusieurs mois, la demande de livres français s’accroît et s’exprime essentiellement à travers celle, récurrente, des organisateurs d’événements consacrés à la littérature ou à l’édition. Le Man Hong Kong International Literary Festival invite chaque année des auteurs liés, d’une façon ou d’une autre, à l’Asie. En 2004, pour la première fois, les organisateurs du festival ont souhaité s’ouvrir à des auteurs francophones. François Bizot viendra y parler de son livre-témoignage, Le Portail, en mars.
Le rendez-vous majeur de l’édition à Hong Kong est sans aucun doute son grand salon du livre. Cet événement est extrêmement populaire : en 2003, la Hong Kong Bookfair a vu se presser 450 000 visiteurs. Du 21 au 26 juillet 2004, la France sera à l’honneur avec un stand VIP, expérience qui pourrait de préfigurer pour 2005, lors de la clôture de l’année de la France en Chine, un village français lors du Salon du livre hongkongais.
Man Hong Kong International Literary Festival : www.festival.org.hk
Hong Kong Book Fair : http://hkbookfair.tdc.org.hk