Tout commence dans un épisode historique des aventures de Tintin, Le Lotus bleu, lorsque le 8 mars 1934, Le Petit Vingtième publie une interview de Tintin annonçant son départ pour la Chine. « Et tu n’as pas peur des Chinois ? » demande-t-on au jeune reporter. Tintin répond : « Peur des Chinois ? Évidemment, il y en a de toutes les espèces comme les Européens, mais les Chinois sont en général des gens charmants, très polis, très cultivés et très hospitaliers1. » Derrière cette réponse, il y a une lettre d’un aumônier des étudiants chinois à Louvain, l’abbé Léon Gosset, qui présenta au jeune Hergé « un conseiller », étudiant aux Beaux Arts de Bruxelles, du nom de Tchang Tchong Jen, le fameux Tchang du Lotus Bleu et de Tintin au Tibet. Son influence, on le sait, ne fut pas seulement documentaire, elle fut aussi stylistique, grâce au trait calligraphique de l’art chinois, marquant dans l’œuvre d’Hergé une profonde mutation « dans le double registre de la vérité et de l’exactitude » (Benoît Peeters). Tchang dessina les idéogrammes de l’album, comme celui que l’on voit lorsque le conducteur de pousse-pousse se fait frapper par un Occidental antipathique, Gibbons, et qui signifie « À bas l’impérialisme ! »
« Tchang m’a fait pénétrer la réalité de la Chine. Avec lui, j’ai compris que je devais me documenter sérieusement. » (Hergé, la Libre Belgique, 1975) Cette peinture de la Chine, réalisée dans une nuance toute particulière, vaut aujourd’hui à Tintin d’être le personnage européen le plus connu dans ce pays.
Pris à l’abordage par les pirates
Officiellement, Tintin n’est traduit en Chine populaire que depuis mai 2001. Mais ses aventures y paraissaient depuis longtemps sous forme d’éditions pirates.
Selon une étude de Pierre Justo, c’est à Taiwan qu’apparaissent pour la première fois les aventures du reporter à la houppe. D’abord, avec les publications de Taiwan Epoch en avril 1980. En août 1996, c’est Chine Times Publishing, toujours à Taiwan, qui achète les droits et publie ses aventures, vendues en porte à porte. « Hélas, déplore Willy Fadeur, le responsable des droits de Casterman, nous avons dû arrêter ce contrat car nous n’arrivions pas à contrôler la publication qui en était faite et notamment les ajouts graphiques qui étaient apportés aux albums. » Une nouvelle édition taiwanaise verra le jour chez The Commercial Press.
Une concurrence féroce entre provinces
En Chine continentale, Tintin apparaît d’abord en août 1981 en dialecte cantonais sous la forme de petits albums pirates en noir et blanc de format 13 x 19 cm, aux Éditions populaires de la Province de Canton (GuangDong’s People Publishing House). Tintin s’appelle « Ting Ting » et Milou « BaiHua » (« fleur blanche »). Selon Pierre Justo2, le tirage est de 20 000 exemplaires.
Quelque temps plus tard, c’est une édition pékinoise qui prend le relais. Les Éditions de la Jeunesse de Chine lancent une édition en noir et blanc de L’Ile noire, tirée à 360 000 exemplaires, en février 1982. Canton et Pékin publient ensuite, chacun de leur côté, d’autres titres.
Puis c’est au tour de la région de Shanghai. À Hangzhou, capitale de la province du Zhejiang, paraissent, sous le label Zejiang Children Publishing, Les aventures du voyage sur la Lune (la couverture est redessinée et il faut faire savoir qu’il s’agit d’un album de Tintin), avant qu’une autre maison de la même province publie elle aussi un autre épisode.
En fait, les différentes provinces vont se faire concurrence avec huit éditeurs publiant les aventures du héros belge, avec pour chacune des détails pittoresques qui font la joie des tintinophiles chinois (il en existe), comme étrangers : titres changés (Tintin et les Picaros devient « Tintin et les vagabonds »), édition en 45 albums (il n’y en a que 23 dans l’originale…), pour la plupart adaptés de la version anglaise. Par l’effet de cette concurrence entre provinces, ce sont des millions d’exemplaires qui sont distribués, au détriment du droit d’auteur, dans toute la Chine, faisant de Tintin la BD étrangère la plus notoire dans ce pays. Avec l’adhésion de la Chine à la convention de Berne, la situation va changer.
« Un bouton en guise de nez »
En juin 2003, Le Quotidien du Peuple écrivait : « La bande dessinée du jeune européen semble omniprésente en Chine » remarquant que son effigie (« une tête en forme de pomme, une touffe de cheveux en épi et un bouton en guise de nez ») figurait sur de nombreux produits. Cet article célébrait la première édition officielle de Tintin en Chine, par le même éditeur, Chine Children Publishing House, qui l’avait piraté à Pékin vingt ans plus tôt ! Citant son éditeur pékinois, l’article mentionne que « 220 000 exemplaires (10 000 séries contenant 22 albums) ont été vendus en moins d’une semaine en mai ». Selon Willy Fadeur, plus d’un million et demi de ses albums ont été vendus en Chine en 2003.
L’auteur de Titeuf invité en Chine
Depuis, de nombreuses BD franco-belges, mais aussi des comic-books et les mangas japonais et coréens, de même que la production de Hong-Kong, ont pris le chemin de la Chine.
Parmi celles-ci, on distinguera la série Titeuf. Les tomes 2, 3 et 4 de ses aventures y ont été traduits avec un tirage de 20 000 exemplaires, à la fois en couverture souple et rigide. Son auteur, Zep (Grand Prix d’Angoulême 2004) a même été invité en Chine à l’occasion de l’opération « Lire en fête » en octobre 2003. Il venait y lancer son fameux Guide du Zizi sexuel, un guide d’éducation sexuelle (un thème qui peut maintenant être abordé), illustré par le célèbre personnage et publié par… Chine Children Publishing House, le même que Tintin ! De là à en conclure que pour réussir en Chine il faut être blond et avoir une mèche rebelle comme nos deux héros suisse et belge, il n’y a qu’un pas.
1. Cité par Peeters, Benoît in « Hergé fils de Tintin », Flammarion, 2002.
2. Pierre Justo, « Les tribulations de Tintin en République de Chine » (août 2002), disponible sur le Net sur http://perso.wanadoo.fr/prad/chine/histoire.htm