La petite histoire de l’édition chinoise retiendra peut-être que les deux pôles d’intérêt de l’édition de cette année 2003 ont été deux thèmes aussi disparates que le roman de la fin de la dynastie des Qing, Rêve dans le Pavillon rouge, et le 110e anniversaire de la naissance de Mao Zedong. Chacun aura suscité plusieurs dizaines d’ouvrages de commentaires littéraires pour l’un, et pour l’autre de témoignages, de souvenirs, de biographies à la croisée de l’histoire et de la politique. Une goutte d’eau cependant en regard des quelque 4 000 titres en sciences humaines et sociales et des 170 000 titres en tout, nouveautés et rééditions, qui ont été publiés en 2003.
Regain d’intérêt pour les œuvres classiques chinoises
Le passage au XXIe siècle a fourni l’occasion de regarder en arrière et de ressortir les grands classiques sous la forme de publications encyclopédiques et de collections en plusieurs volumes qu’affectionnent les éditeurs chinois. C’est le cas avec l’énorme compilation du Siku Quanshu commandée par l’empereur Yongle à la fin du XVIIIe siècle et dont la Shangwu Yingshuguan (Presses commerciales) a mis en chantier une nouvelle version. Pour faire bonne mesure, les éditions de l’Université de Pékin ont lancé un grand projet de publication des écrits confucéens à travers toutes les périodes en 4 000 à 5 000 chapitres et près d’un milliard de caractères ! Grâce à la maison d’édition de classiques de Tianjin (Tianjin Guji Chubanshe), l’œuvre du philosophe et historien moderne Liang Qichao a fait l’objet d’une première édition complète en 30 volumes. Fidèles à leur tradition, les Presses commerciales continuent de décliner une gamme très diversifiée de dictionnaires et d’ouvrages de référence sur la langue chinoise ou les langues étrangères dont le français, certains en coopération avec Larousse comme le dictionnaire concis français-chinois et chinois-français. La dernière édition en poche a été tirée à 30 000 exemplaires. Les Éditions du Peuple de Shanghai (Shanghai Renmin Chubanshe), qui font déjà autorité avec l’Histoire générale de la Chine et l’Histoire de la culture chinoise, publient une nouvelle traduction en langue moderne du classique les Vingt-quatre histoires. Huit volumes sur les vingt prévus sont sortis en 2003 dans la « Collection des écrits savants chinois du XXe siècle » aux Éditions de l’enseignement du Hubei (Hubei Jiaoyu chubanshe). Notons encore que le philosophe Hu Shi, chantre des réformes et de la première modernisation de la Chine par l’imitation de l’Occident dès les années trente, a fait l’objet d’une publication en 44 volumes de ses œuvres complètes aux Éditions de l’enseignement de l’Anhui (Anhui Jiaoyu chubanhe).
L’apport continu d’œuvres étrangères
Dans la période plus récente, soit une dizaine d’années après la réapparition des ouvrages de sciences sociales en 1982, la traduction d’auteurs occidentaux a été une constante et a joué un rôle décisif dans la relance des sciences humaines et sociales en Chine. Qu’il s’agisse d’auteurs allemands, français ou américains, philosophes, sociologues ou historiens, leurs œuvres ont constitué le « moteur » des publications chinoises dans ce domaine. L’éditeur a pris dès lors l’habitude de faire imprimer en couverture le nom de l’ouvrage et de l’auteur en langue étrangère pour attirer l’œil du lecteur. Un livre traduit était la garantie d’une bonne vente. Cette méthode de marketing s’étend maintenant de plus en plus aux auteurs chinois. La France a longtemps eu le vent en poupe avec ses essayistes et ses philosophes, dont l’introduction auprès des éditeurs a été souvent facilitée par l’intérêt que leur portaient les universités américaines, suscitant parfois un effet de mode intellectuelle. Ce fut le cas pour la déconstruction de Jacques Derrida, le post-modernisme de Jean-François Lyotard ou la sociologie théorique et pratique avec Pierre Bourdieu. Certaines maisons d’édition ont commencé à développer une politique de collections cohérente d’auteurs français contemporains, aidées en cela par le ministère français des Affaires étrangères et le CNL. L’une des premières a été la Sanlian shudian (ou Joint Publishing Co – SDX de Pékin), avec une collection assez éclectique mais riche : la « Bibliothèque de France ». Dans un format de poche de faible coût, elle donne accès à une dizaine de penseurs français d’horizons différents comme G. Bachelard, J.-P. Vernant, M. Serres, E Levinas, J.-F. Lyotard ou R. Barthes. L’un des derniers titres publiés est le difficile ouvrage de J. Derrida L’écriture et la différence publié – à 10 000 exemplaires – à l’occasion de conférences qu’il est venu prononcer en Chine. Le plus récent étant L’art de jouir de M. Onfray. Michel Foucault tient sans conteste une place à part dans l’édition chinoise, qui a entrepris de le publier en intégralité – et maintenant à partir de la langue originale et non plus de l’anglo-américain. L’autre grande maison concurrente – et en fait alliée – en sciences humaines, les Presses commerciales de Pékin, a aussi créé une collection de penseurs français contemporains mais avec une orientation plus proprement philosophique comme en témoignent les ouvrages de Merleau-Ponty ou de Deleuze. Celle-ci poursuit par ailleurs sa politique entamée en 1997 de traductions d’une centaine de titres de la collection « Que sais-je » (« Wo zhidao shenme ? ») couvrant les domaines d’actualité les plus divers et reçoit les mêmes concours français pour l’aide à publication. Les Éditions du peuple de Tianjin (Tianjin Renmin chubanshe) se sont quant à elles manifestement inspirées de la vocation pédagogique universitaire de la collection 128 (chez Nathan) pour publier les traductions des volumes portant sur le roman, le langage, le cinéma, la poésie et les nouvelles méthodes d’analyse littéraire, sous le titre « collection 128 des Universités françaises ». Certaines maisons, encore rares, bien qu’éloignées des centres éditoriaux que sont Pékin et Shanghai, ont noué des relations de partenariat avec un éditeur français. Tel est le cas des Éditions littéraires du Hunan (Hunan Wenyi chubanshe) dont la collection « Minuit » (Wuye wenong) a déjà publié une douzaine d’ouvrages de la maison fondée par Jérôme Lindon, et qui comprend aussi bien des romanciers comme François Bon, Christian Oster, Claude Simon ou Marie N’daye que des essais comme Lire le temps de Michel Picard, Lecture politique du roman de Jacques Leenhart, et plus récemment Le pli de Gilles Deleuze. Toute l’école de la nouvelle histoire française, celle des Annales d’hier aux nouveaux historiens d’aujourd’hui, irrigue depuis déjà quelques années l’édition chinoise. Fernand Braudel est largement traduit de même que Le Roy Ladurie, Jacques Le Goff ou François Furet. Il faut enfin noter la publication ponctuelle de certains ouvrages qui rendent compte de réalités spécifiques intellectuelles ou politiques françaises et qui ont attiré l’attention des éditeurs chinois. Il peut s’agir de leur découverte toute nouvelle de la psychanalyse avec les Écrits de Jacques Lacan (par la Maison des Traductions de Shanghai – Shanghai Yiwen chubanshe), de biographies d’hommes politiques comme François Mitterrand ou Jacques Chirac, de l’œuvre complète d’Albert Camus (Éditions de l’enseignement du Hebei – Hebei Jiaoyu chubanshe). Ce peut être aussi l’approche d’un thème sensible sinon tabou dans la société chinoise comme l’abolition de la peine de mort qu’ont osé aborder les Éditions Juridiques (Falu chubanshe) avec L’Abolition de Robert Badinter, comme une pièce versée à un débat que cet ouvrage permettra peut-être d’ouvrir.
La montée des classiques du libéralisme américain
Il est pourtant certain qu’à partir de la moitié des années 90, les ouvrages de gestion, d’économie, de business et de finances d’auteurs occidentaux faisant autorité (Prix Nobel, professeurs au MIT ou consultants internationaux) ont eu tendance à se substituer aux classiques dans les priorités des éditeurs, sans toutefois les écarter. En 2003 en particulier, les éditeurs chinois ont traduit et présenté de nouveaux textes traitant d’économie et de finances, mais ont réédité nombre d’auteurs et d’ouvrages classiques qui avaient déjà trouvé un large public les années précédentes. Ces publications d’auteurs étrangers reconnus ont eu une influence profonde sur la recherche chinoise en ce domaine, en la stimulant et en relevant le niveau des productions éditoriales nationales. La collection des « Classiques mondiaux en traduction chinoise » (Hanyi shijie mingzhu) aux Presses commerciales a déjà publié une dizaine de volumes dont Idéologie et utopie de Karl Manheim. L’un après l’autre, les éditeurs tentent d’avoir une politique éditoriale cohérente qui anime leurs collections de traductions comme « Culture et Traditions » ou « Recherches modernes ». « Nouveau traditionalisme », aux Éditions des Sciences sociales de Chine (Zhongguo Sheke Chubanshe), a sorti une douzaine de titres dont le plus marquant est Heidegger et la pensée orientale. La « Bibliothèque des intellectuels » a publié le Précis d’histoire postmoderniste, de Hayden White. De son côté, « Res publicae » a mis en avant l’ouvrage de Buchanan, Propriété et liberté, et des textes classiques illustrant les thèses du libéralisme américain. Certains remontent aux sources de l’économie politique classique en republiant les textes d’Adam Smith qui avaient eu un impact profond il y a un siècle sur les intellectuels chinois qui découvraient avec surprise et souvent effroi l’écart qui les séparait de l’Occident, ou, plus près de nous, certains ressortent les théories pourtant démenties de Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire. La mondialisation a suscité plusieurs collections dont celle consacrée aux « Traductions sur la mondialisation » qu’anime la Maison d’édition des Compilations scientifiques (Sheke wenxian chubanshe) tandis qu’une autre collection sur les sciences sociales s’intéresse aux « Nouveaux principes et méthodes de recherche en sociologie ». En revanche, la Maison d’édition de l’Université de Nankin élargit son champ de préoccupations avec de nouveaux ouvrages analysant « la culture des médias », « la culture de la consommation », « la culture mondialiste » ou encore les « Débats et controverses scientifiques au cours du XXe siècle ».La collection d’ouvrages économiques des Éditions de l’Université des Finances de Shanghai s’intéresse à « La théorie du jeu et le contrat social », tandis que le groupe Century de Shanghai se penche sur « La République des réseaux ». 2003 a aussi été caractérisé par une forte tendance à la réédition d’ouvrages pourtant difficiles mais qui ont éveillé l’intérêt des lecteurs comme les textes de Foucault, Habermas et Ernst Cassirer. Le thème de la religion a suscité nombre de rééditions par les Éditions du peuple du Sichuan et du Jilin, et les Éditions du peuple du Jiangsu ont réédité une étude classique sur la culture chinoise traditionnelle Religion confucéenne et religion taoïste. En même temps, plusieurs maisons d’édition se sont efforcées de rendre plus attractives leurs publications et d’en offrir des versions simplifiées à la portée de lecteurs plus jeunes pour leur donner le goût de la recherche. Les Éditions des Sciences sociales de Chine, avec une série présentant une synthèse des thèses universitaires récentes, et les Éditions de l’Université du peuple, avec une collection de textes d’initiation aux disciplines nouvelles, participent de cet effort de vulgarisation. Mais les meilleurs succès de librairie de l’année en ce domaine des sciences humaines et sociales, ceux qui ont animé les débats en cours notamment sur la toile d’Internet sont les ouvrages qui ont su dépasser d’une façon ou d’une autre le cadre de leur discipline spécialisée pour apporter des points de vue nouveaux et développer des thèmes originaux. Relevons les plus marquants : La nouvelle histoire – panorama d’un dialogue interculturel (Éditions de l’Université du peuple), Courants de pensée : la « nouvelle gauche » en Chine et son influence (Éditions des sciences sociales de Chine), Chronique de 25 ans de réforme en Chine : 1978-2002 (Connaissance du monde), Les lois de la rétribution par le sang : les jeux de la survie dans l’histoire chinoise (Éditions ouvrières de Chine), Les dix dernières années de Lu Xun (Éditions des sciences sociales de Chine) et L’attirance sexuelle : une interprétation culturelle (Éditions de Hainan). On ne peut s’empêcher en conclusion de noter ce paradoxe sans vraiment l’expliquer à savoir que c’est dans ce secteur relativement savant et spécialisé des sciences humaines, même pris dans son acception la plus large, plutôt que dans le domaine de la littérature et du roman contemporains que les productions éditoriales françaises sont le mieux reçues et appréciées des éditeurs et des lecteurs chinois. Comme c’est également le cas pour les bandes dessinées et des livres pour la jeunesse français alors que les méthodes d’enseignement ou d’éducation et les conceptions de la pédagogie en général semblent à l’opposé l’une de l’autre entre la France et la Chine.
Entretien avec Jean-Luc Domenach
Spécialiste de la Chine contemporaine, Jean-Luc Domenach explique comment fonctionne l’Antenne expérimentale franco-chinoise de sciences humaines et sociales, qu’il a mise en place à l’université Qinghua de Pékin au printemps 2002.
Pourquoi une « antenne expérimentale » ?
Une antenne d’abord, et non un centre de recherche, parce qu’il s’agit surtout de favoriser le dialogue avec les Chinois et de faire circuler l’information scientifique. Disposant de faibles moyens, l’Antenne parie sur un effet réseau : l’idée est de favoriser un maillage intellectuel impliquant des Français et des Chinois en limitant les lourdeurs institutionnelles. D’autant qu’il existe déjà des institutions bien établies comme le CEFC.
Pourquoi « expérimentale ». Parce qu’il s’agit d’une expérience neuve qui doit être évaluée et parce que la Chine est dans une transition encore énigmatique. Il faut la suivre de près et s’y adapter souplement.
En quoi est-elle franco-chinoise ?
C’est la vraie novation. L’Antenne ne travaille pas sur la Chine, mais avec les Chinois, à partir d’une université chinoise, celle de Qinghua, sur l’ensemble du champ des sciences humaines et sociales (et donc aussi de façon comparative sur la Chine). Elle a pour objectif le débat de l’information suivant des méthodes souples : un site web, des lettres électroniques régulières sur les publications chinoises et françaises, ainsi que sur divers sujets (par exemple sur les évolutions dans les disciplines littéraires, philosophique ou juridique), et de façon épisodique une revue électronique, La lettre de l’Antenne.
Jusqu’à présent, on en était resté à l’idée qu’il n’y avait pas de vraie recherche en Chine. C’est désormais faux : il y a par exemple des travaux de sociologie d’un très bon niveau. Ce qui se publie ici apporte des analyses et au pire des masses d’informations. Je le constate dans mon travail sur la Chine des années 1950-1960 qui est basé sur de nombreuses publications récentes (des mémoires d’anciens dirigeants notamment).
Il faut aussi intéresser les collègues chinois à la recherche française : c’est le rôle des missions de chercheurs français du plus haut niveau, venant des meilleures institutions, comme Robert Boyer (CNRS), Bertrand Badie (Sciences po) et Pierre Rosanvallon (EHESS). à cette fin, l’Antenne s’appuie sur les grandes institutions françaises : le CNRS, l’EHESS, la MSH, Sciences po et les principales universités. Elle facilite leur coopération avec les grands organes de recherche chinois.
En quoi consistent les autres activités de l’Antenne ?
L’Antenne organise tous les deux ou trois mois un colloque thématique à Qinghua, et bien souvent des séminaires de jeunes chercheurs qui sont la base de son activité. Elle suscite des invitations de collègues chinois dans les institutions françaises (en 2003, à l’EHESS et à la MSH). Et elle organise des conférences dans les autres universités chinoises comme Beida, entretient des contacts dans les milieux intellectuels et collabore à l’action du service culturel de l’Ambassade, notamment dans le cadre des années croisées.
Propos recueillis par Sylvain Allemand
Cet entretien est paru dans la revue Sciences humaines de mars 2004
Directeur : Jean-Luc Domenach
domenach@167.net.cn
www.antenne-pekin.com