Avec le masochisme culturel propre aux habitants des Plats Pays, l’historien Johan Huizinga a contribué à répandre l’idée selon laquelle les Hollandais ne seraient que des « transmetteurs d’idées ». Situés entre trois grandes aires culturelles, l’originalité des Néerlandais résiderait historiquement dans le brassage de ce qui venait de l’Allemagne, de la France et de l’Angleterre. Ni penseurs, ni écrivains, ils seraient en quelque sorte les traducteurs de l’Europe.
Ce lieu commun, fut-il vrai un jour, devient de plus en plus faux. Ainsi peut le montrer un bref aperçu de l’évolution des échanges qui ont lieu actuellement entre les Pays-Bas et la France dans le domaine de la non-fiction.
Une symétrie s’y instaure. Les flux de traduction vont désormais dans les deux sens – même s’ils restent modestes et doivent passer parfois par le détour de l’Océan anglo-saxon.
Bontekoe et Havelaar
En ce qui concerne les traductions du néerlandais vers le français, la percée qu’a connue le roman n’a pas eu lieu dans le domaine de la non-fiction. Depuis 1987, seulement une quarantaine de livres de non-fiction a été traduite en français.
Toute catégorisation de ceux-ci relèverait ici d’une « Encyclopédie chinoise » chère à Borges et Foucault ; on peut donc s’aventurer et proposer les thèmes prédominants suivants : le XVIIe siècle, avec des livres comme Le naufrage de Bontekoe et autres aventures (Chandeigne, 2001) ou le Livre des peintres de Carel van Mander, le Vasari des Plats Pays (Les Belles Lettres, 2002) ; les spécialités du terroir, comme l’euthanasie ou la culture gay ; la Deuxième Guerre mondiale, avec des témoignages sur la Shoah dont ceux d’Anne Frank et d’Etty Hillesum ; la politique, avec des Chroniques yougoslaves d’un ancien ambassadeur ou L’aventure du commerce équitable où les fondateurs du café Max Havelaar proposent « une alternative à la mondialisation », transformant ainsi l’ancien pays colonisateur du temps de Bontekoe en donneur de leçons ; des Hollandais « universels » (Van Gogh, Huizinga) ; des Hollandais « français » (le documentariste Johan Van der Keuken).
Les efforts institutionnels pour promouvoir la « non-fiction littéraire » néerlandaise portent fruit, mais le marché français semble plus hésitant que celui d’autres pays. Ainsi, les essais scientifico-littéraires du biologiste Thijs Goldschmidt (Darwin’s hofvijver,1994) et du médecin Bert Keizer (Het refrein is Hein, 1996), qui ont très vite connu un succès international, ne paraîtront qu’en 2003 en traduction française. Il reste également des absences remarquables, comme le très beau Metaforenmachine, une « histoire de la mémoire » du psychologue Douwe Draaisma : ce titre est traduit chez Cambridge et jusqu’au Japon mais n’a pas trouvé preneur parisien. Côté positif, il y a le succès du Partage de l’Afrique : 1880-1914 de l’historien Henri Wesseling (Denoël, 1996), récemment consacrée avec une reprise en Folio.
Montaigne, Montaillou, Montignac
En ce qui concerne les livres français traduits aux Pays-Bas, la situation était traditionnellement beaucoup plus favorable. L’essor des sciences humaines à Paris dans les années 60 et 70 avait donné lieu à de nombreuses traductions. La philosophie française étant encore une marque, on traduisait Sartre, Lévi-Strauss, Foucault ou Derrida. Ensuite, l’école des Annales, dans sa version tardive d’histoire des mentalités, a pris le relais : des dizaines de milliers de lecteurs hollandais connaissent ce village occitan qui s’appelle Montaillou.
Ces dernières années, il n’y a plus eu de succès pareil de traduction en sciences humaines, mis à part Le passé d’une illusion de Furet. Certes, en philosophie, on traduit toujours des valeurs sûres comme Baudrillard, Onfray ou Finkielkraut, on réédite des classiques comme Montaigne et Voltaire, certains ont même pris goût à traduire Leiris et Barthes. N’empêche que les tirages sont moins importants et que tout indique un déclin relatif du livre français traduit. À moins qu’on veuille ranger des livres de cuisine comme les Montignac en non-fiction (des centaines de milliers d’exemplaires consommés)…
La sociologue Pascale Casanova a pu dire de Paris que c’est un « lieu de consécration » : l’élite littéraire parisienne a la capacité de « consacrer » des textes littéraires issus des « petites langues », et de les relancer ensuite dans d’autres pays. Selon l’auteur de La République mondiale des lettres*, les cas de Joyce, Ibsen ou Kis prouvent qu’une reconnaissance à Paris vaut un billet d’entrée au monde. Pour la non-fiction, Paris n’a clairement pas (ou n’a plus ?) cette fonction. Un éditeur étranger ne découvre pas tel historien albanais, tel linguiste estonien à Saint-Germain-des-Prés.
Pour se faire traduire à Amsterdam, les Français eux-mêmes doivent désormais passer par les grandes presses universitaires américaines et britanniques. Il peut même arriver qu’un éditeur néerlandais publie une biographie de Robespierre écrite aux États-Unis, passant outre de bien meilleures vies de l’Incorruptible parues en France… Bref, en non-fiction, ce sont les Harvard et Cambridge qui font maintenant figure de « lieu de consécration ».
Cette évolution s’accentuera sans doute : dans le domaine des sciences humaines, le français et le néerlandais seront bientôt chacun une langue de taille moyenne dans un monde globalisé. Un équilibre, certes, mais est-ce un progrès ?
* Elle était l’une des intervenantes des journées de la Fondation Descartes