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L’achat et la vente de droits entre les éditeurs français et les éditeurs chinois

à partir des données fournies par la Centrale de l’Édition et le SNE

Les données chiffrées 2001-2002
Pour l’établissement des statistiques extérieures portant sur l’année 2002, environ 95 éditeurs ont transmis leurs chiffres à la Centrale de l’Édition et au SNE.
Nous avons retenu ici ceux qui portent sur le volume des échanges de droits entre les éditeurs français et les éditeurs chinois  (Chine et Taiwan) pour la période cumulée des années 2001-2002, dernières statistiques disponibles au moment de la rédaction de ce texte. Si ces chiffres contiennent une part de relativité – tous les éditeurs ne répondent pas –, ils permettent d’établir des tendances et de suivre des évolutions.

Les cessions : la langue chinoise fait partie des trois marchés en fort développement pour la traduction d’ouvrages français
Comme le souligne l’agent littéraire Feng Chen (voir entretien), « les éditeurs chinois  cherchent plus à introduire des ouvrages de l’étranger qu’à exporter les leurs ». Selon les statistiques chinoises, de 1992 à la fin de 2002, la Chine a acheté les droits de  plus de 48 500  ouvrages étrangers et vendu les droits de plus de 6 500 titres. Les  pays d’origine des ouvrages étaient dans un ordre décroissant : les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, le Japon, la France, la Russie, la Corée du Sud. Au 5e rang donc, les ouvrages français traduits représentent 1,2 % de la totalité des traductions.
Si la position du livre français est encore perçue comme faible du côté chinois, côté français les statistiques montrent un élargissement de ce marché (Chine et Taiwan), qui fait partie des tendances qui se confirment, dans un contexte général de baisse du volume des cessions (4 698 titres cédés en 2002 contre 5 736 en 2001). « Ce qui frappe dans l’analyse des chiffres est le recul constant des partenaires historiques (l’espagnol, l’italien, l’allemand, le portugais, le grec, le néerlandais…). Les chiffres à la hausse concernent en revanche des nouveaux venus et des marchés lointains, la Corée et la langue chinoise », commente Jean Mattern, président de la Commission internationale au SNE. « La Chine arrive désormais en 6e position, devant l’Allemagne et suivie de près par la Russie. »
Avec 289 titres cédés en 2002  (dont 242 vers la Chine et 47 vers Taiwan) contre 268 titres en 2001 (dont 177 vers la Chine et 83 vers Taiwan, 8 vers Hong Kong), le marché des droits vers la langue chinoise a connu une augmentation globale, encore plus marquée proportionnellement pour Taiwan.
Si l’on regarde par domaine : en 2002 vers la Chine, ont été cédés 70 titres en BD, 54 en sciences humaines, 27 en jeunesse, 24 en STM (dont droit), 20 en littérature, 19 en actualités, documents, biographies, 13 en art, photo, 12 en livres pratiques, tourisme, guide, 2 en encyclopédies, dictionnaires, annuaires, 1 en scolaire et universitaire. Vers Taiwan : 12 titres ont été cédés en jeunesse, 10 en littérature, 9 en sciences humaines, 5 en art, photo, 5 en livres de tourisme, guide, 2 en actualités, 2 en BD, 2 en STM (dont droit).

Les achats : le chiffre des acquisitions est à la hausse depuis plusieurs années
En 2002, 99 titres ont été acquis en vue d’une traduction du chinois en français (59 de Taiwan et 40 de Chine).  Ce chiffre en très forte progression par rapport à l'année précédente (15 titres en 2001) est lié certainement à l'invitation au Salon du livre de Paris des Lettres Chinoises.
La répartition par domaine fait apparaître la prépondérance de la jeunesse (qui constitue les deux tiers de ces achats), suivie des sciences humaines, la littérature est peu présente.

Une quarantaine d’éditeurs français travaillent avec la Chine et Taiwan
En matière de cessions de droits sur les deux années 2001-2002 (environ 550 contrats au total), 39 éditeurs français ont signé de 1 à 70 contrats avec des éditeurs chinois. En  tête, on trouve Gallimard, Dargaud, Albin Michel Jeunesse, Le Seuil, les PUF (entre 30 et 60 contrats), suivis par Hachette Illustratred, l’OCDE, Hachette Littératures, Plon, Flammarion, Calmann-Lévy/Éditions n°1 (entre 15 et 20 contrats), Delcourt, Minuit, Nathan/ Syros, Denoël, Fayard, La Découverte, Grasset, Payot, Larousse, Laffont-Fixot-Seghers, Hatier et Didier Jeunesse, École des loisirs, Nathan Université, Odile Jacob, SEJER (groupe ÉDITIS) ont signé entre 5 et 15 contrats et une dizaine d’éditeurs en ont signé moins de cinq.
En ce qui concerne Taiwan, 26 éditeurs ont signé de 1 à 30 contrats avec des éditeurs taiwanais.
Selon les statistiques portant sur les achats, on dénombre pour les années cumulées 2001-2002 une dizaine d’éditeurs français à avoir acheté les droits de traduction en français d’ouvrages en langue chinoise : Actes Sud, Albin Michel jeunesse, Fayard, Le Félin, Gallimard, Lattès, Presses de la Renaissance, le Seuil.
Travaillent dans les deux sens : Actes Sud, Albin Michel jeunesse, Fayard, Gallimard, Lattès, le Seuil.
C’est à l’ensemble de ces éditeurs que nous avons envoyé un questionnaire devant permettre de détailler ces échanges avec les éditeurs chinois. Un peu moins de la moitié a répondu et les éléments qui suivent sont extraits de leurs réponses.
Il est à noter que certains éditeurs du « club » relativement restreint des éditeurs qui traduisent du chinois n’apparaissent pas dans les statistiques (c’est le cas notamment de Bleu de Chine, Philippe Picquier, l’Olivier).

Les partenaires chinois cités
À Taiwan : Rye Field Publishing, Locus, Business Weekly Publishing, Discovery Culture, Psygarden, Ho-Chin, Grimm Press, Magic Box for Kids et Triplex Books, Crown, Taiwan Interminds Publishing, Dala publishing, Prophet Press.
En Chine continentale : Sea Sky, Renmin, Jieli, Guangxi Teacher University Press, Hebei Education, Bertelsmann Asia, Citic, Shanghai Academy of Social Sciences Press, Shanghai Joint Publishing, 21st Century, Shenlong, Laureate Books, Art et Littérature du Hunan, Yilin Press, Shanghai Translation, Maison d’édition du peuple de Tianjin, Guanxi Normal university Press, Encyclopedia of Chine Publishing House, Chine Children Publishing House, Commercial Press, Hainan,World Affair Press, Jilin fine arts, People medical Publishing House, Zehjiang Literature, Art Publishing en Chine, Petroleum Industry Press, Éditions de la Littérature du Peuple de Pékin, SDX (San Lian), éditions Lijang.
À noter que les maisons d’édition chinoises partenaires se trouvent dans plusieurs villes – à Pékin qui concentre près de 40 % des maisons, mais aussi à Shanghai, Nankin, Canton, Shenzen, Guilin… – et que chaque université à sa propre maison.

Une présence importante des intermédiaires dans ces échanges
D’après les éditeurs français, le marché en langue chinoise est un marché où le travail de prospection porte ses fruits à long terme. Du long terme sur une longue distance aussi, qui ne se franchit pas facilement. On voit dans les réponses à la question sur la façon dont s’établissent les contacts que le voyage sur place au moment des Foires de Taipei et de Pékin concernepour le moment peu d’éditeurs. Professionnels chinois et français se rencontrent surtout à Francfort qui là continue de jouer son rôle de plate-forme mondiale de l’édition, parfois à Bologne. Les rencontres organisées par le BIEF autour de l’opération « l’Asie à Paris » sont également mentionnées.
Comme le souligne Marion Colas (PUF), « ce sont plutôt les traducteurs et les universitaires qui se déplacent », devenant par- là même une source de proposition. L’envoi de leurs catalogues reste donc un moyen essentiel pour travailler, mais ils soulignent aussi l’initiative de leurs lointains partenaires : « Ce sont les éditeurs et les agents qui nous contactent », constate Catherine Vercruyce (Minuit).
Mais les agents restent les piliers de ces échanges ; presque tous les éditeurs travaillent avec un ou plusieurs d’entre eux : c’est l’une des caractéristiques de ce marché des droits.
Sur l’importance des aides, les éditeurs qui les obtiennent sont formels sur leur importance – pour Marion Colas « sans les aides du MAE, les contrats ne se feraient pas », et Antoine Bonfait ajoute que « ce sera de plus en plus important à l’avenir sous forme de bourses de traduction – et/ou formation de traducteurs dans une maison d’édition » (voir la liste).

Les intérêts des éditeurs chinois pour la production française
Les ouvrages de scientifiques et de chercheurs semblent correspondre à une demande forte quand ils sont accessibles à un public assez large. Ainsi a été traduit Devenez sorciers, devenez savants de Georges Charpak et Henri Broch et Albert Jacquard connaît le succès car ses ouvrages sont « une bonne introduction aux sciences, à l’éthique, le propos est universel », ainsi que l’explique Charlotte Riegl (Calmann-Lévy).
Le domaine des sciences humaines connaît lui une sorte d’âge d’or. « Les éditeurs de Mainland Chine cherchent une troisième voie entre leur propre langue et l’anglais. La France et sa culture en sciences humaines et sociales dans l’Europe a ses chances », commente Antoine Bonfait (Nathan Université/Armand Colin). Tous les sujets sont abordés : la philosophie, l’histoire, les études féminines, l’histoire des mentalités, des civilisations, les documents d’actualité, les biographies contemporaines, la sociologie, mais ce sont aussi des penseurs qui sont publiés, comme rappelle Anne-Solange Noble (Gallimard) : « les Éditions de la Littérature du Peuple vont publier l’œuvre de Sartre pour le centenaire de sa naissance en 2005, les Presses commerciales de Chine ont en cours la traduction des ouvrages de Maurice Merleau-Ponty et viennent de publier une très belle édition de Saint-Louis de Jacques Le Goff et SDX Joint Publishing publie Foucault, Etiemble et Benveniste ». D’après Virginie Rouxel (Hachette littératures), les éditeurs chinois envisagent d’adapter non seulement nos contenus, mais aussi nos concepts de collection (série de livres d’histoire, série d’atlas) ».
A Taiwan, on trouve une tendance plus marquée pour la psychologie, le développement personnel, la sociologie, le management, les relations parents-enfants, selon Marie-Martine Serrano (Payot).
En littérature, comme dans tous les pays qui ont un rattrapage à effectuer, l’intérêt s’est porté d’abord sur les anthologies et les recueils ou l’ensemble de l’œuvre d’écrivains classiques. En ce qui concerne la littérature récente, les prix littéraires obtenus dans leur pays donnent une plus grande chance aux auteurs : exemple avec la traduction de Heureux comme Dieu en France de Marc Dugain, qui avait obtenu de nombreux prix pour La Chambre des officiers. Pour Catherine Vercruyce, ce sont « les jeunes auteurs connus comme Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint, Christian Gailly, Christian Oster et Laurent Mauvignier » qui ont les faveurs des éditeurs chinois.
Anne-Solange Noble (Gallimard) souligne l’« intérêt des lecteurs chinois pour les livres grand public : sagas historiques, sentiments amoureux et familiaux, livres salués par la presse ou ayant reçu un prix », comme Pascal Quignard, Pierre Péju, Jean d’Ormesson, Dai Sijie, Paule Constant.
On pourrait résumer en disant que les éditeurs chinois s’intéressent à la fiction populaire, pris ici dans le sens de reconnu dans son propre pays par un nombre important de lecteurs.
Enfin pourquoi cet engouement pour la BD et la jeunesse ? Parce que « c’est de la lecture de détente, qui n’engage pas un jugement sur nos différences de culture », répond Marie-Françoise Bothorel (Denoël). Le Petit Nicolas de Sempé mais aussi Lewis Trondheim et Fabrice Parme plaisent « par leur graphisme simple et efficace et un humour universel », pour reprendre les termes de Sylvain Coissard (Delcourt). Une catégorie concernée en priorité serait celle des « young adults », peut-être encore plus à Taiwan où l’effet Harry Potter vite arrivé en Chine nécessite donc la recherche de bons titres et a entraîné un phénomène Peggy Sue, dont ne peut que se réjouir son éditeur Plon.

Un marché qui s’ouvre mais qui reste hésitant
Pourtant, derrière les bons chiffres et quelques succès de vente, certains éditeurs français se montrent réservés, comme Sylvain Coissart, qui a vu beaucoup de contrats signés en 2001 et annulés en 2003 : « L’augmentation est à relativiser. Il semblerait que les éditeurs cherchent, tâtonnent, ne sachent pas encore de quelle manière populariser la BD. C’est un marché encore balbutiant et les expériences n’ont pas été très concluantes. ». De son côté, Gail Markham (Masson), constate que « le marché STM est toujours dominé par les États-Unis et la Grande-Bretagne. Une certaine perplexité aussi chez Claire Teeuwissen (Odile Jacob), pour qui « la progression des cessions vers la Chine semble très incertaine, aléatoire et toute relative. Pour les cessions signées récemment, il faudra juger sur la durée. »

Les attentes par rapport au Salon
Par rapport à des marchés qui s’ouvrent et où « la communication s’améliore lentement » (Eva Bredin), il y a une demande forte d’établir des contacts avec les éditeurs chinois, car « à ce jour, nous avons une très petite expérience. Il s’agit plus d’une “découverte” que d’une évolution » (Marie-Martine Serrano). « J’attends un vrai dialogue avec ces éditeurs, pouvoir parler de ce qu’ils font, de ce qu’ils recherchent et leur faire comprendre qui nous sommes et ce que nous pouvons leur proposer, mieux cerner leurs attentes » (Plon-Perrin). Et Marie-Françoise Bothorel en espère « une meilleure compréhension de leurs préoccupations et de leurs intérêts ».
Les éditeurs français semblent être dans l’attente d’une maturation de ces marchés à laquelle l’invitation des Lettres chinoises au Salon du Livre contribuera sûrement.

Remerciements à Jean-François Albat (SNE) et Josiane Castelbou (Centrale de l'Edition)

 -  avr. 2004
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